Mon jeudi bleu

Le matin de la deuxième demi-finale, Xavier, le boulanger du Côte-à-Côte de Cahuzac-sur-Vère, footballeur passionné de Cordes-sur-Ciel et entraîneur de jeunes dans le même club, m’a interrogé :

— « Coach, vous mettriez quelle tactique en place pour battre l’Allemagne ? »

— « Je ne me suis pas posé la question, Xavier. Donc je ne sais pas. »

Pour ne pas rester sur cette réponse laconique et un peu brutale, nous avons parlé de football une dizaine de minutes. En profitant du fait qu’aucun autre client n’attendait pour acheter du pain. Pour tenter quand même d’éclairer quelques mystères du ballon rond.

Je n’essaie plus de penser à la place de l’entraîneur depuis que j’ai cessé de pratiquer ce métier. En devenant manager général, directeur sportif ou conseiller du Président, en quittant le survêtement pour la cravate, j’ai abandonné la recherche stratégique du terrain et les nuits sans sommeil. Pour accompagner le coach dans ses convictions et ses idées sans imposer les miennes.

Malgré ça, la question a trotté toute la journée dans ma tête. J’ai refusé de l’affronter de face. Pour la contourner. Pour la transformer en devinette. En essayant d’élucider la composition d’équipe de Deschamps, comme devait le tenter Joachim Löw.

Lloris dans les buts. Sagna et Evra sur les côtés. Koscielny à l’intérieur. Avec Rami ou Umtiti. Le second recueillant ma préférence, je l’ai choisi sans retenue. Son potentiel technique et athlétique me convainc sans restriction.

Un milieu à 3 avec Kanté, mon chouchou, Matuidi, le marathonien et Pogba, le génie arrogant ? Ou un milieu à 4, sans Kanté de Leicester, avec Pogba et Matuidi dans l’axe, Payet à gauche et Sissoko à droite ? J’ai penché pour Sissoko dans l’équipe. Pour ses possibilités d’athlète et sa taille pour contrer les Allemands. Avec le jeu de tête de Giroud devant et derrière, sur les balles arrêtées. Là où les Français ont laissé apparaître une certaine faiblesse à l’Euro 2016. Là où Hummels avait chahuté Varane dans les airs pour qualifier la « Mannschatf » en demi-finale au Brésil. Avec Griezmann, libre de ses mouvements, prêt à seconder Giroud dans l’axe de l’attaque.

Donc un 4-4-2 ou 4-4-1-1 (ou d’autres voient un 4-2-3-1) plutôt qu’un 4-3-3 classique.

Le début du match m’a offert le plaisir de confirmer mon pronostic. Dans les moments importants, Didier revient à son pragmatisme. Il a solidifié son potentiel défensif sur balles arrêtées. Avec l’idée irrévocable de devoir bien protéger le but de LLoris et de courir après une sphère insaisissable. Et il a eu raison. De la 10e à la 40e minute, l’Allemagne a déclassé la France. Les coqs n’ont pas réussi à contenir les blancs. Avec une possession du cuir presque constante, avec les deux latéraux postés en ailiers (ce qui obligeait Payet, le héros des premiers jours, à revêtir un bleu de chauffe qui ne lui sied pas), les Germaniques ont submergé les Français, se sont engouffrés dans toutes les brèches, ont multiplié les occasions. Sans résultat.

Si bien qu’il faudra trouver une date au calendrier pour fêter la Saint Lloris, le miraculeux. Ce qui m’autorise aussi à exprimer une de mes vieilles rengaines. « Dans le football, comme dans la vie, il faut saisir la chance quand elle se présente, elle risque de passer et on risque d’être puni. » Et c’est exactement ce qui s’est passé. Une main de Schweini, un penalty transformé par Griezmann et l’arbitre a sifflé la mi-temps. Qui a permis à DD de réorganiser son onze, en abandonnant une zone géométrique pour un marquage plus serré. Avec succès. A suivi un coaching payant. Payet est sorti. Koné a pressé à la vitesse de l’éclair, l’excellent Kimmich a paniqué, Pogba a récupéré la boule, s’est enflammé, puis a centré, Neuer a dévié, Griezmann a utilisé la semelle pour conclure. Le sort du match était scellé. La réussite avait changé de camp depuis longtemps. Malgré les efforts méritoires de la troupe de Löw.

Ce qui m’autorise à me poser quelques questions. À mon sujet. J’ai toujours éprouvé une attirance irrésistible pour la qualité du jeu avec ballon, la précision technique, la créativité et l’esprit offensif. L’Allemagne de Löw m’a fait cadeau de tous ces présents. Au point d’effacer une germanophobie latente au sujet de son football de force. Sans faire disparaître un sentiment grandissant de fierté nationale à l’égard de mes deux pays. La France et la Suisse. La France qui gagne. Surtout celle-là. La Suisse aussi. Je vieillis bien. Après un long et difficile combat, le cœur commence à prendre l’avantage sur la raison. Ce qui me conduit à déclarer ma flamme à l’équipe de Petrovic. J’ai aimé cette sélection suisse technique, joueuse, vivante. Malheureuse aux tirs au but contre la Pologne. J’éprouve un faible pour le fantastique Sommer, le très complet Schär, les deux latéraux offensi, la tour de contrôle Xhaka, le cabochard Shaquiri. Je soutiens Seferovic, qui se crée des occasions (mais vivement qu’il marque). Je me réjouis de voir l’évolution d’Embolo.

Aujourd’hui, je me trouve incapable d’affirmer que cet Euro 2016 m’a emballé. J’attends encore le résultat final de ce soir. Et une victoire française. Tous les exploits, petits ou grands, de ceux que je chéris me remplissent de joie, m’apportent des moments de bien-être, m’aident à bien vivre. Je suis épris de talent, de prouesses, d’action d’éclat et de gestes de bravoure. Me viennent en mémoire l’énervement de Ronaldo et sa détente verticale hors pair, le sens du collectif de Bale, la présence lumineuse de Boateng et la générosité de Müller, les déboulés de Hazard, l’activité de Modric et de Rakitic, l’abnégation organisée de l’Islande, le réalisme de l’Italie et le football positif et sans complexe de la Hongrie. J’ai souffert avec une Espagne fatiguée après tant de hauts faits d’armes. J’ai renoncé à Suisse — Albanie pour participer à une compétition de golf et à Belgique — Pays de Galle pour cause d’engagement à la fête du village du Verdier. J’ai lâché une larme pour notre Roy Hodgson national.

Je me suis endormi devant le jeu du Portugal. Plus d’une fois. Pas seulement à cause de mon âge et du verre de vin qui m’accompagnait parfois. J’ose le révéler. Car après l’Euro de 1996 (je faisais partie de la commission technique de l’UEFA) mon amour immodéré du panache lusitanien m’avait valu le courroux de Berti Vogts, sélectionneur d’une Allemagne victorieuse peu brillante.

Alors je récidive mes prises de position, mes déclarations d’amour. Allez la France !

L’Euro 2016, l’équipe de Suisse, par Daniel Jeandupeux, le tout en 2cv!

Daniel a donné samedi dernier, 24 heures, une interview originale à RTS Sport (Radio Télévision Suisse). En effet, l’ancien sélectionneur de la Suisse a eu droit à l’exercice à bord d’une 2cv équipée pour l’occasion.

L’équipe de Suisse, l’Euro, la région du Tarn, les sujets vont et virevoltent au rythme des routes du Tarn et de la 2cv.

Superbe!

Histoire de la Nati: interview de Daniel par Le Temps (Suisse)

Histoire de la Nati. Le Temps (Suisse) retrace l’évolution de l’équipe de Suisse de football à travers le témoignage de ses meilleurs joueurs, un par décennie.


Un court revers contre l’Espagne devant les 27 000 spectateurs de la Pontaise le 22 avril 1970 (0-1); un autre contre l’Italie à Udine le 17 novembre 1979 (2-0). Le début et la fin des années 70 résument ce qu’elles ont été pour l’équipe de Suisse: une décennie de défaites honorables. Sans gloire ni ridicule. La «Nationale» (on le dit à l’époque) n’a jamais beaucoup de retard, mais manque tous les rendez-vous majeurs (trois Coupes du monde, deux Euros).

Daniel Jeandupeux se retourne d’un coup de ses fourneaux et brandit une cuillère en bois enduite de risotto. «Oui, c’est vrai, nous n’avons jamais participé à un grand tournoi, lance-t-il. Mais pour se qualifier, il fallait battre au moins une nation de premier plan, car il y avait moins d’équipes en phase finale (4 à l’Euro, 16 au Mondial). Franchement, le rapport de force est-il différent aujourd’hui? Attend-on nécessairement de l’équipe de Suisse qu’elle batte l’Angleterre?» Sourire. Non, rien n’a vraiment changé. Notre hôte revient à sa casserole, remue son contenu et ses souvenirs, détaille des cèpes et des anecdotes. Une pincée de safran et d’émotions, ça chauffe et ça sent bon.

Intellectuel du football

Pour explorer les années 70, Le Temps s’est enfoncé dans l’arrière-pays du Sud-Ouest, près de Toulouse, en traversant le vignoble du Gaillacois et ses faux airs toscans. Daniel Jeandupeux reçoit chez lui, dans la charmante maison qu’il habite avec sa femme, Carmen, en pleine campagne. Un jardin, une piscine, des poules. Né à Saint-Imier en février 1949, l’ancien attaquant a totalisé 34 sélections en équipe de Suisse entre 1969 et 1977.

Je vous préviens, je ne suis pas un homme d’anecdotes. S’il me reste des souvenirs, ils sont profondément enfouis.

Homme de lettres autant que de dribbles, il a publié un livre au beau milieu de sa carrière (Foot, ma vie, en 1976) et n’a jamais cessé d’écrire pour différents journaux. Le profil même du conteur idéal. «Je vous préviens, je ne suis pas un homme d’anecdotes, prévient-il pourtant en s’installant dans un canapé. S’il me reste des souvenirs, ils sont profondément enfouis.» Finalement, il n’y aura pas besoin de creuser beaucoup. La première convocation en équipe de Suisse? «J’étais à l’école de recrues à Colombier. J’avais dû m’entraîner trois fois en quatre mois, et on m’a appelé. Sur le moment, cela ne me choquait pas…»


«J’ai été l’un des premiers joueurs suisses à devenir professionnel.»


La Nati représente alors «un rêve», qu’il considère aujourd’hui avoir réalisé «trop vite, trop facilement». «J’avais de grosses lacunes, notamment en matière d’endurance, estime-t-il. A posteriori, je me rends compte que c’était incongru.» Cela dit surtout quelque chose de l’époque. Au FC La Chaux-de-Fonds, où Daniel Jeandupeux commence sa carrière en Ligue nationale A en 1967, on s’entraîne «trois fois par semaine, peut-être quatre». C’est l’élite, mais pas le professionnalisme, un mot presque tabou. «C’était interdit de dire que le football était son métier, se rappelle l’ancien attaquant. On devait tous en avoir un autre.» Lorsqu’il devient sélectionneur national en 1972, Bruno Michaud était élu au Grand Conseil bâlois et directeur d’une compagnie d’aviation. Daniel Jeandupeux rigole; il avait oublié. «C’est la Suisse, ça. Il fallait bosser. Moi, j’avais choisi d’être instituteur.»

Röstigraben philosophique

Les autres pays entraient dans l’ère du sport professionnel avec moins de complexes et les résultats s’en ressentaient. Or, la Nati de l’époque valait mieux que ce que les statistiques persiflent aujourd’hui, estime Jeandupeux. «Kuhn, Odermatt, ce n’était quand même pas n’importe quoi!» Mais c’est une décennie de transition. Tactique très défensive des générations précédentes, le «verrou suisse» de Karl Rappan a sauté et le football total est encore étranger à la Suisse.

La Nati marque peu – moins d’un but par match de moyenne sur la décennie – et perd deux fois plus souvent qu’elle ne gagne. «On avait de bons joueurs, mais pas un fond de jeu exceptionnel, se remémore Jeandupeux. Il y avait plus de gestionnaires que de créatifs.» Lui était de cette minorité.

Le football est une langue à part, mais on ne parlait pas toujours le même football.

Au sein de l’équipe de Suisse coexistent plusieurs cultures, reflet d’un pays morcelé par les frontières linguistiques. «Le football est une langue à part, mais on ne parlait pas toujours le même football, illustre Daniel Jeandupeux. Les Suisses allemands étaient dans le combat quand nous rêvions de technique et de passes courtes.» Un Röstigraben tactique, philosophique. «En championnat, la Suisse allemande, on la sentait vraiment. J’ai davantage eu l’impression de jouer à l’étranger quand je suis arrivé au FC Zurich que lorsque j’ai été transféré à Bordeaux», sourit Daniel Jeandupeux, un des rares Suisses à s’exporter dans les années 70.

Les repas gastronomiques 
de la Nati

Dans le Sud-Ouest, il découvre en 1975 un football plus professionnalisé qu’en Suisse, mais pas standardisé comme aujourd’hui. «On était dans une région viticole, donc on buvait un peu de vin, se marre-t-il. Même les jours de match: à midi, on avait droit à un verre de rouge.» Et les soirs de liesse, alors? Lui ne faisait pas partie des plus fêtards, mais il se souvient de «moments de laisser-aller qui aidaient à forger l’esprit d’une équipe». Et il n’y avait pas qu’à Bordeaux. «Quand René Hüssy était sélectionneur de l’équipe de Suisse (en 1970, puis entre 1973 et 1976), il y avait souvent un repas gastronomique dans la semaine précédant la rencontre internationale, se souvient-il. De beaux moments de convivialité.»

Le risotto est prêt. On met la table pendant que Daniel Jeandupeux continue de peindre le tableau du football de son temps par petites touches impressionnistes. La presse à l’époque? «Des plumes, de vraies personnalités. Les impressions des sportifs comptaient moins que leur propre opinion. Comme lecteur, c’était génial. Comme footballeur, parfois plus dur.» Il cite Raymond Pittet, Norbert Eschmann. Et Jacques Ducret. Un nom qui le ramène à sa première sélection en 1969, pendant son école de recrues. «Le match était en Grèce, je n’avais pas joué. A la fin, Ducret me demande si je ne suis pas déçu. Je lui réponds que non. Qu’il vaut mieux une semaine en Grèce qu’à l’armée. Que cela ressemblait à des vacances. Il l’a écrit tel quel. De retour à la caserne, j’ai découvert que j’avais été désigné volontaire pour devenir sous-officier… C’était ça, le foot. Il n’y avait pas de passe-droit pour les sportifs d’élite. Bien au contraire.»

On n’a pas fait partie des hauts faits de l’histoire du football suisse. Nous avons souvent déçu le public et ses grandes attentes.

La nuit est tombée sur le Sud-Ouest. Le risotto est terminé mais la discussion pourrait se prolonger toute la nuit. Quand le joueur des années 70 marque une pause, on interpelle celui qui fut sélectionneur de la Nati lors de la décennie suivante et tenta de faire bouger les lignes. «Quand j’ai intégré un psychologue à mon staff, on m’a dit que j’étais fou.»

Il faut se résoudre à quitter Daniel Jeandupeux, Carmen et le vignoble du Gaillacois. «On n’a pas fait partie des hauts faits de l’histoire du football suisse, conclut l’ancien attaquant sur un air de nostalgie. Nous avons souvent déçu le public et ses grandes attentes. A l’époque, j’avais de la peine à l’accepter. Mais maintenant, je comprends car je suis spectateur à mon tour et je ressens la fierté de voir mon équipe gagner. Quand Federer perd, je le rejette un peu. Car comme supporter, c’est le Federer qui gagne que j’aime.»


Profil

Daniel Jeandupeux

1949. Naissance à Saint-Imier, dans le Jura bernois.

1967. Débuts en Ligue nationale A à La Chaux-de-Fonds.

1971. Brevet d’instituteur à l’Ecole normale de Neuchâtel.

1977. Dernier match en équipe de Suisse, contre la France.

1986. Sélectionneur de l’équipe de Suisse

L’incroyable sauvetage

J’en étais convaincu. Pascal Dupraz était arrivé trop tard dans la ville rose pour sauver le Toulouse FC. Et je me félicitais dans le même moment. De la fidélité et de la solidité du Président Olivier Sadran dans le soutien à l’égard des hommes chargés de mener l’équipe fanion. En l’occurrence celui qu’il avait accordé à Dominique Arribagé, qui n’avait rien demandé.

Dès son apparition, Pascal Dupraz, a claironné sa vision de l’impossible exploit. Avec verve, panache, verbe haut, formule-choc. Avant de s’évanouir rapidement au travers d’un malaise cardiaque (comme Ali Rachedi, le directeur sportif qui a subi un infarctus un jour avant lui). Qui prouvait l’implication complète de l’homme à ses mots. À la vie, à la mort. Pour ressusciter le TFC.

Ce qui pouvait s’interpréter comme un signe de faiblesse s’est transformé comme un symbole de la renaissance. L’engagement total au point de risquer d’y laisser sa peau est devenu exemplaire. Pour tous les joueurs. Les jeunes, les moins jeunes, les vieux. Dans une discipline rétablie, une énergie retrouvée, une agressivité de bon aloi. À l’image de Dieupraz. Sans doute.

10 matches à disputer. 10 points à rattraper. L’exploit devait se greffer sur les victoires du TFC et la fébrilité des adversaires. Les deux se sont mariées dans un final ébouriffant. Le Tef l’a emporté contre le solide Angers. En marquant 3 buts à l’extérieur contre une des meilleures défenses de France. Après avoir été mené 2 fois. Après avoir raté un penalty et frustré par une barre revêche. En pressant haut pour conserver le score.

Quand un homme de cœur arrive à sublimer ses footballeurs, à valoriser leur talent au-delà de l’attente, à réveiller une région de rugby au football, qui considérait avec un brin de mépris la Ligue 1 comme un bien acquis définitivement. Il est un vrai et grand entraîneur. Au point de nous faire rêver à l’épopée de Leicester.

A l’ombre de Johan

L’étoile filante s’est finalement désintégrée. Après avoir illuminé notre ciel pendant des années. Cruyff nous a inspiré. Comme joueur. Par son brio, son talent, son culot, ses prises de risques. Par sa créativité, son dynamisme, ses qualités techniques et son pouvoir d’accélération phénoménal. Par sa personnalité. Immense. Par son refus du compromis et de la médiocrité. Par son panache et ses prises de position. Par son palmarès éclatant, auquel ne manque qu’une couronne, celle de champion du monde. Que je lui dédie à titre posthume. Après avoir rêvé le voir terrasser les teutons avec ses oranges ébouriffantes de panache et de générosité. En Allemagne. En 1974. Du football comme on l’aime encore des décennies plus tard.

J’ai rêvé l’affronter sur une pelouse. Une seule occasion s’est offerte à moi. Nos carrières suivaient des chemins parallèles à des altitudes différentes. Lui tutoyait la célébrité. Je n’avais réussi à m’attribuer moi-même qu’un sobriquet qui me flattait et que je n’évoquais que dans l’intimité de ma conscience. J’étais le Cruyff du pauvre. Avec les mêmes qualités que le maître. Un ton en dessous. Un match international entre les Pays-Bas et la Suisse devait ma permettre de croiser son chemin. Une blessure l’avait privé du rendez-vous. Pour ma plus grande frustration.

Nous aurions pu nous affronter en tant que coach. Nous avions la même sensibilité, les mêmes idées au sujet de la manière de faire évoluer les footballeurs dont nous avions la charge. Avec la volonté d’utiliser la technique et la vitesse, avec l’envie de l’offensive et du panache. Là encore, nous n’évoluions pas dans la même catégorie. Lui au sommet. Avec style et classe. Comme un symbole. Comme une étoile du berger qui donne la direction à mes envies. Comme une lumière qui guide ses admirateurs.

J’ai rencontré Johan une fois. Dans un bus. En Angleterre. Lors de l’Euro de 1996. J’ai réussi à lui clamer mon admiration sans borne pour l’ensemble de son œuvre et ma volonté d’en faire ma tête d’affiche du livre que j’ai consacré aux meilleurs entraîneurs du monde (les sorciers du foot). Il était, malheureusement pour moi, sans emploi à cette époque. Je n’avais pu réaliser ce vœu pieu. Cette révélation avait pourtant semblé illuminer son visage d’une fierté bienveillante.

La vie de Cruyff m’a toujours inspiré. Je n’ai aucune envie de le suivre dans sa nouvelle échappée. J’ai envie de profiter encore de nombreux moments de bonheur. Même sans football.

Biathlon vainqueur

Les hivers sans fin de ma jeunesse, dans les montagnes neuchâteloises, m’avaient prédisposé à porter une attention particulière aux sports de neige. A pratiquer le ski de pistes, bien sûr. A chausser mes patins et à porter la crosse pour jouer au hockey sur glace. A admirer les champions des mois de froidure à la télévision.

Mais jamais je n’aurais imaginé me prendre de passion pour le biathlon. Mon épouse Carmen m’a converti par ses commentaires positifs. Des athlètes dominateurs ont titillé ma curiosité. Leur palmarès immense a soutenu mon intérêt. Bjoerndalen ne cesse de m’émerveiller. Comme Poirée auparavant, un ton en dessous, mais avec l’avantage considérable, pour moi, de posséder un passeport français. Comme moi. Ce qui rapproche énormément. Surtout les jours de victoire. Je me découvre aujourd’hui un chauvinisme béat. Pour de voler au secours du succès. Comme d’autres avant, qui m’exaspéraient.

J’ai suivi avec régularité toutes les épreuves des Championnats du Monde d’Oslo. Et si j’ai bien compris que pour remporter la compétition, il est recommandé d’être un des meilleurs skieurs de fond, comme Martin Fourcade ou Marie Dorin Habert, par exemple. Mais ce talent ne suffit pas.

Les titres se gagnent aussi sur le stand de tir. Couché, puis debout. Sans trembler. Si possible. L’exercice est rendu encore plus difficile par la violence de l’effort préalable sur les skis. Il s’agit d’être calme et déterminé, carabine en main. Repousser les pensées négatives, pour réussir. Comme dans tous les sports.

Mais au biathlon, l’intensité dramatique s’exacerbe un peu plus à chaque balle tirée. Comme à la roulette russe. L’échec peut se payer cher. Sous forme de tour de pénalité, ou de temps perdu définitivement. A chaque passage devant les cibles, selon la réussite derrière le viseur, de nouveaux compétiteurs peuvent se voir éliminés de la course au bouquet du vainqueur.

Cette incertitude, qui pèse jusqu’à peu de temps avant l’arrivée, m’excite. Tout paraît possible. Comme à la loterie. Pourtant, seuls les plus forts l’emportent. Marie Dorin Habert et son joli minois se révèlent chercheuse de pépite. Martin Fourcade, aussi. Et quand il échoue dans sa quête d’or, il récolte l’argent.

Quels beaux champions français.

Platini, hors-jeu

Alors que Blatter, un jour après Platini (tous deux en vacances du pouvoir), répond de ses méfaits devant la commission de recours de la FIFA, il est possible d’affirmer que l’intrigant masqué (je ne crois pas à l’indépendance des magistrats de la Fédération Internationale) a parfaitement réussi son coup.

Les jeux sont faits. Même rétabli dans son honneur, Platini ne sera pas président de la Fifa. Il a décidé de renoncer à présenter sa candidature.

A qui profitera le forfait? Impossible de le prédire, puisque l’élection n’aura lieu que le 26 février. Mais une autre question s’impose. Qui donc a initié les problèmes du Nancéien? Michel le sait et le clame haut et fort: le méchant se nomme Blatter, président sortant. Nous n’en comprenons pas les raisons. Sepp Machiaviel est trop habile pour attaquer de front. Il est capable de placer des mines impersonnelles sans jamais revendiquer l’attentat. De se montrer d’une loyauté apparente sans borne en avouant le paiement de 1,8 millions de francs suisses pour la mission du numéro 10. Qui pose problème aujourd’hui.

Je ne serai pas le premier à jeter la pierre à Platini ni la dernière d’ailleurs. Moi aussi, dans ma carrière de football, j’ai travaillé sur la base d’accords verbaux. Et j’ai provisoirement (ou même  définitivement) renoncé à des paiements d’argents qui m’étaient dus pour des raisons de difficultés de trésorerie. Seuls choquent la somme et le moment du virement.

Au moment des faits, j’étais dans la boucle. Platini refusait d’habiter Zurich. Ce qui semblait rédhibitoire pour devenir un salarié de la FIFA. Au point que Walter Gagg, le bras droit de Blatter m’avait sollicité pour savoir si un poste de directeur technique pouvait m’intéresser. Ce qui m’excitait et me faisait rêver. Et que j’ai refusé pour la seule et bonne bonne raison que j’étais déjà sous contrat avec le Stade Malherbe Caen, alors en 2e division, comme manager général. Ce qui ne m’avait pas empêché de me rendre en Suisse pour évoquer la chose. Et de suggérer que Michel pouvait devenir conseiller du Président de la FIFA. Ce que personne ne pourrait empêcher. Je ne me doutais pas alors que la réalisation de cette idée aurait de telles implications financières et des conséquences sur l’histoire du football mondial.

Aujourd’hui, Michel doit renoncer à son ambition de devenir de numéro 1 mondial. Titre qui lui paraissait promis. Un tsunami de reproches (justifiés ou non) l’a plaqué sur une position défensive. Dont il ne pourra pas sortir de sitôt. Il ne peut aujourd’hui qu’espérer restaurer son honneur, bien malmené par la sanction violente et lourde (8 ans d’interdiction d’exercer une fonction officielle dans le football). Michel, rayonnait sur le terrain par sa technique et son sens du jeu. La dernière qualité l’a aidé à devenir un dirigeant incontournable. Avec ses combats pour un football équitable, sans dopage financier.

D’habiles politiciens l’ont mis hors-jeu. Je regretterai ses positions bien tranchées, même si je ne partageais pas unanimement ses ses décisions.

Le nouveau Stadium

Je n’ai pas attendu les feux d’artifice, ni les discours d’inauguration finaux. Cela ne m’empêche pas d’affirmer que la rénovation du Stadium de Toulouse est réussie, même si l’enceinte reste toujours aussi évasée. Et je comprends aujourd’hui la différence entre deux mots du football. Le « supporter » supporte. Le « spectateur » regarde, et crie sa désapprobation après. Il y avait donc bien 35 000 spectateurs  pour voir Toulouse FC affronter le PSG. Pauvre ambiance.

Et la partie presque soporifique est rassurante pour les deux équipes.

Le PSG, sans Di Maria, Verrati et Thiago Silva s’est imposé 1-0 sans forcer son talent. A l’image de Thiago Motta, le baromètre de l’équipe, qui avait décidé de jouer avec sa tête plutôt qu’avec son cœur, et qui en avait gardé sous le pied. Un match joué et remporté en jouant à 70% de son potentiel permet de conserver l’énergie qui sera très utile dans d’autre circonstances plus importantes. PSG a  vaincu. Sans jamais devoir accélérer. Et trois de ses défenseurs ont démontré un potentiel énorme. Aurier, Marquinhos et David Luis ont impressionné. Individuellement, par leur qualité athlétique et leur sens de l’anticipation. Collectivement, parce qu’ils ont su faire face à maintes infériorités numériques. Avec brio. Avec sang-froid. Et Trapp, dans une journée sans faute, peut faire gagner un match.

Toulouse a accompli une performance de qualité, indépendante de l’investissement minimal de l’adversaire. Qui laisse présumer d’un maintien probable en Ligue 1.

Arribagé, l’entraîneur fait preuve d’un état d’esprit positif. Même dans la difficulté. Il introduit des jeunes qui dynamisent l’équipe, qui lui redonnent de la fraîcheur et de l’envie. Il est capable de changer de dispositif tactique pour gêner le contradicteur comme contre le PSG en passant à un 5-4-1. Lafont, à 17 ans, rassure dans les buts. Comme Diop, 19 ans, hyper puissant, dans l’axe. Tisserand dans l’axe amène de la maîtrise. Doumbia et Akpa Akpro travaillent beaucoup grâce à de belles capacité athlétiques dans un milieu de terrain très fourni. Trejo, très actif, distille des actions de talent en direction du but adverse. Braithwaite, endurant, rapide, très joueur, a presque tout réussi dans ses prises de risque et a étonné par la justesse de son jeu.

Ben Yedder, volontaire et très en jambe, avec un grand sens du but et beaucoup de qualité technique, est capable de marquer à tout moment.

Manquait Machach contre les parisiens, 20 ans, très complet, qui peut valoriser le 11 violet.

Le TFC va se maintenir en Ligue. Moi, j’y crois.

Sans Benzema ?

Ses parents n’ont pas manqué de lui inculquer de bons principes pour affronter l’existence. La cour de récréation, les couloirs d’escalier, la cité, lui ont appris d‘autres règles de vie. La loi du plus fort. Celle que les dirigeants qui le gouvernent aujourd’hui ont intégrée avec beaucoup plus de finesse que lui. Qui parfois même sont prêts à trahir pour parvenir à leur fin. Leurs alliés. Leurs amis. Karim n’est pas de ceux-là. L’amitié est sacrée. Promis. Craché. Juré. Quoi qu’il arrive. Même si son meilleur pote Karim Benzati est passé par la case prison.

L’occasion était trop belle de donner un coup de pouce à son proche. En prévenant amicalement Mathieu Valbuena d’une menace qui planait dans l’air au sujet d’ébats qui devaient rester intimes. Je ne parviens pas à croire que Benzema avait l’intention de faire chanter son coéquipier de l’équipe pour en tirer un profit personnel. Je félicite Valbuena de son obstination de refuser de bourse délier. Je regrette les proportions prises par un problème privé qui assombrit l’avenir du onze de France.

Karim Benzema a toujours provoqué deux sentiments contradictoires en moi. J’ai beaucoup d’admiration pour son talent de footballeur, son altruisme extrême pour un buteur, sa recherche du geste juste, sa complicité exacerbée du jeu avec le partenaire (par manque de dribble ravageur ?). Son manque de joie apparente sur un terrain m’a invariablement choqué depuis que je l’ai vu perdre la finale de Gambardella contre Strasbourg. Il semble s’ennuyer sur le gazon. Ce qui me paraît impossible, invraisemblable. Et probablement une mauvaise interprétation.

Valbuena me plait bien depuis qu’il tombe moins souvent pour simuler la faute. Il est droit dans ses bottes, fier, combatif. Champion dans l’âme. Dommage qu’il démontre tant de négligence dans sa vie personnelle. Au point de laisser trainer son smartphone et de se voir subtiliser sa sextape imprudemment stockée. Qui aura fait parler, écrire, à défaut de faire chanter.

Didier Deschamps, le sélectionneur pèse ses mots. Pour ne pas perdre définitivement ses joueurs. Pour conserver son autorité et la discipline du groupe. Parce qu’il croit en Martial et Coman, les futurs grands, sans leur faire une confiance aveugle. Parce qu’il n’est pas encore obligé de trancher.

Benzema ne comprend pas. Qu’on puisse s’acharner pour le démasquer. Alors que pendant des années, il pouvait presque tout se permettre. Qu’on lui passait presque tout. Parce qu’il était efficace, brillant, connu, puissant et riche. Pourquoi ces embrouilles avec la justice aujourd’hui? Comme Michel Platini, Sebastian Coe, Nicolas Sarkozy. Et bien d’autres qui n’étaient pas traités comme le commun des mortels, avant d’être poursuivis par les ennuis.

Le calme de Xavier

Arrive la zone d’inconfort. Une série d’insuccès s’enclenche (3 défaites de rang). L’euphorie s’évanouit. Les rêves s’éteignent. Ne reste que la réalité. Et les premiers objectifs ressurgissent. Sans plaisir. La nervosité s’insinue. Mais aujourd’hui, le calme subsiste. Définitivement ?

C’est dans ces moments-là que j’attends Xavier Gravelaine. Qui a, à maintes reprises, provoqué des embellies lors de ses passages, mais qui souvent s’est rembruni, agacé, irrité, crispé, exaspéré au fil des périodes de disette. Pour lui. Pour son équipe. Manager général à l’heure actuelle, il paraît parfaitement maîtriser ses nerfs, qui semblent ne plus jamais être à vif, à fleur de peau ou se mettre en boule. Comme l’année dernière, pendant la suspension injuste de son Président.

Dans ma tête, c’était 17 fois. Wikipédia m’apprend qu’en fait, il a changé 18 fois de clubs (Nantes, Pau, Saint-Seurin, Laval, Caen [2x], PSG [2x], Strasbourg, Guingamp, OM, Montpellier, Watford, Le Havre, Monaco, Ajaccio, Istres et Sion). Ce qui dénote une instabilité certaine et une longue carrière. Avec un amour immodéré pour le jeu. Pendant 493 matches de compétition pour 158 buts marqués. Et je sais, après vérification, avoir été le seul entraîneur à l’avoir supporté (dans tous les sens du terme) pendant deux saisons de suite. Ce qui m’incite à m’interroger à son propos. Et encore plus au sujet de mon management en particulier.

Pourquoi Xavier a-t-il à si maintes reprises été rejeté par ses coaches ? Ou, pourquoi a-t-il si souvent cherché son bonheur ailleurs ? Pourquoi n’avons nous pas subi de conflit majeur à Caen ?

Je me souviens de l’impression favorable qu’il m’avait laissée lors d’un match amical entre Caen et Laval. Il semblait avoir la capacité à échapper à la vigilance adverse, à faire peser un danger à chaque touche de balle.

À son arrivée en Normandie, il voulait jouer 10. À cette position, il déséquilibrait notre organisation défensive. Par manque de rigueur. Par intermittence. Par négligence. Par idéal ? Par insuffisance d’endurance naturelle. J’en ai fait un attaquant. Pour notre très grande satisfaction. Sa technique, sa conduite du cuir, son adresse, son côté imprévisible (une partie de son caractère), son sens du jeu, du contre-pied et du but, sa créativité m’enthousiasmaient. Et m’aidaient à fermer les yeux lors de ses sautes d’humeur. Parce que dans mon for intérieur, je donnais raison à son génie, à son interprétation des arcanes du jeu, parfois incompréhensible pour ses partenaires. Je le soutenais sur le fond. Pas dans la forme de l’expression de son courroux. Certains pensent que sa carrière internationale aurait pu se révéler plus prolifique avec un meilleur caractère. Je crois surtout qu’une plus grande vitesse de course aurait fait oublier ses travers.

Dans ses nouvelles fonctions, Xavier démontre le même talent. Il a foi dans le jeu. Il donne crédit à la technique, au brio, au don, à la virtuosité. Pour de belles découvertes. Je suis avec excitation l’évolution de Jeff Louis au SMC. Lui qui m’avait charmé au Mans. Par ses bons côtés.

Allez Malherbe ! Merci Xavier.