Mon jeudi bleu

Le matin de la deuxième demi-finale, Xavier, le boulanger du Côte-à-Côte de Cahuzac-sur-Vère, footballeur passionné de Cordes-sur-Ciel et entraîneur de jeunes dans le même club, m’a interrogé :

— « Coach, vous mettriez quelle tactique en place pour battre l’Allemagne ? »

— « Je ne me suis pas posé la question, Xavier. Donc je ne sais pas. »

Pour ne pas rester sur cette réponse laconique et un peu brutale, nous avons parlé de football une dizaine de minutes. En profitant du fait qu’aucun autre client n’attendait pour acheter du pain. Pour tenter quand même d’éclairer quelques mystères du ballon rond.

Je n’essaie plus de penser à la place de l’entraîneur depuis que j’ai cessé de pratiquer ce métier. En devenant manager général, directeur sportif ou conseiller du Président, en quittant le survêtement pour la cravate, j’ai abandonné la recherche stratégique du terrain et les nuits sans sommeil. Pour accompagner le coach dans ses convictions et ses idées sans imposer les miennes.

Malgré ça, la question a trotté toute la journée dans ma tête. J’ai refusé de l’affronter de face. Pour la contourner. Pour la transformer en devinette. En essayant d’élucider la composition d’équipe de Deschamps, comme devait le tenter Joachim Löw.

Lloris dans les buts. Sagna et Evra sur les côtés. Koscielny à l’intérieur. Avec Rami ou Umtiti. Le second recueillant ma préférence, je l’ai choisi sans retenue. Son potentiel technique et athlétique me convainc sans restriction.

Un milieu à 3 avec Kanté, mon chouchou, Matuidi, le marathonien et Pogba, le génie arrogant ? Ou un milieu à 4, sans Kanté de Leicester, avec Pogba et Matuidi dans l’axe, Payet à gauche et Sissoko à droite ? J’ai penché pour Sissoko dans l’équipe. Pour ses possibilités d’athlète et sa taille pour contrer les Allemands. Avec le jeu de tête de Giroud devant et derrière, sur les balles arrêtées. Là où les Français ont laissé apparaître une certaine faiblesse à l’Euro 2016. Là où Hummels avait chahuté Varane dans les airs pour qualifier la « Mannschatf » en demi-finale au Brésil. Avec Griezmann, libre de ses mouvements, prêt à seconder Giroud dans l’axe de l’attaque.

Donc un 4-4-2 ou 4-4-1-1 (ou d’autres voient un 4-2-3-1) plutôt qu’un 4-3-3 classique.

Le début du match m’a offert le plaisir de confirmer mon pronostic. Dans les moments importants, Didier revient à son pragmatisme. Il a solidifié son potentiel défensif sur balles arrêtées. Avec l’idée irrévocable de devoir bien protéger le but de LLoris et de courir après une sphère insaisissable. Et il a eu raison. De la 10e à la 40e minute, l’Allemagne a déclassé la France. Les coqs n’ont pas réussi à contenir les blancs. Avec une possession du cuir presque constante, avec les deux latéraux postés en ailiers (ce qui obligeait Payet, le héros des premiers jours, à revêtir un bleu de chauffe qui ne lui sied pas), les Germaniques ont submergé les Français, se sont engouffrés dans toutes les brèches, ont multiplié les occasions. Sans résultat.

Si bien qu’il faudra trouver une date au calendrier pour fêter la Saint Lloris, le miraculeux. Ce qui m’autorise aussi à exprimer une de mes vieilles rengaines. « Dans le football, comme dans la vie, il faut saisir la chance quand elle se présente, elle risque de passer et on risque d’être puni. » Et c’est exactement ce qui s’est passé. Une main de Schweini, un penalty transformé par Griezmann et l’arbitre a sifflé la mi-temps. Qui a permis à DD de réorganiser son onze, en abandonnant une zone géométrique pour un marquage plus serré. Avec succès. A suivi un coaching payant. Payet est sorti. Koné a pressé à la vitesse de l’éclair, l’excellent Kimmich a paniqué, Pogba a récupéré la boule, s’est enflammé, puis a centré, Neuer a dévié, Griezmann a utilisé la semelle pour conclure. Le sort du match était scellé. La réussite avait changé de camp depuis longtemps. Malgré les efforts méritoires de la troupe de Löw.

Ce qui m’autorise à me poser quelques questions. À mon sujet. J’ai toujours éprouvé une attirance irrésistible pour la qualité du jeu avec ballon, la précision technique, la créativité et l’esprit offensif. L’Allemagne de Löw m’a fait cadeau de tous ces présents. Au point d’effacer une germanophobie latente au sujet de son football de force. Sans faire disparaître un sentiment grandissant de fierté nationale à l’égard de mes deux pays. La France et la Suisse. La France qui gagne. Surtout celle-là. La Suisse aussi. Je vieillis bien. Après un long et difficile combat, le cœur commence à prendre l’avantage sur la raison. Ce qui me conduit à déclarer ma flamme à l’équipe de Petrovic. J’ai aimé cette sélection suisse technique, joueuse, vivante. Malheureuse aux tirs au but contre la Pologne. J’éprouve un faible pour le fantastique Sommer, le très complet Schär, les deux latéraux offensi, la tour de contrôle Xhaka, le cabochard Shaquiri. Je soutiens Seferovic, qui se crée des occasions (mais vivement qu’il marque). Je me réjouis de voir l’évolution d’Embolo.

Aujourd’hui, je me trouve incapable d’affirmer que cet Euro 2016 m’a emballé. J’attends encore le résultat final de ce soir. Et une victoire française. Tous les exploits, petits ou grands, de ceux que je chéris me remplissent de joie, m’apportent des moments de bien-être, m’aident à bien vivre. Je suis épris de talent, de prouesses, d’action d’éclat et de gestes de bravoure. Me viennent en mémoire l’énervement de Ronaldo et sa détente verticale hors pair, le sens du collectif de Bale, la présence lumineuse de Boateng et la générosité de Müller, les déboulés de Hazard, l’activité de Modric et de Rakitic, l’abnégation organisée de l’Islande, le réalisme de l’Italie et le football positif et sans complexe de la Hongrie. J’ai souffert avec une Espagne fatiguée après tant de hauts faits d’armes. J’ai renoncé à Suisse — Albanie pour participer à une compétition de golf et à Belgique — Pays de Galle pour cause d’engagement à la fête du village du Verdier. J’ai lâché une larme pour notre Roy Hodgson national.

Je me suis endormi devant le jeu du Portugal. Plus d’une fois. Pas seulement à cause de mon âge et du verre de vin qui m’accompagnait parfois. J’ose le révéler. Car après l’Euro de 1996 (je faisais partie de la commission technique de l’UEFA) mon amour immodéré du panache lusitanien m’avait valu le courroux de Berti Vogts, sélectionneur d’une Allemagne victorieuse peu brillante.

Alors je récidive mes prises de position, mes déclarations d’amour. Allez la France !