Jour de match

À Fortaleza, dans la petite pousada que je partage avec mes fils, Morgan et Emeric, la Coupe du Monde se vit dès le réveil. L’ambiance du premier match du Brésil se répand dans la salle du petit déjeuner. Fanions Brésiliens sur les tables, tablier de la cuisinière aux couleurs du pays, tee-shirts jaunes des employés et même quelques clients sont en tenue de fête. À huit heures du matin, une cliente bien en chair, exhibe sa magnifique tenue. Pantalon vert, maillot affublé du sigle de la CBF et superbe sourire.

Dehors, le FIFA Fan Fest essaie la sono  en poussant les basses à fond pour les festivités du soir, ce qui déclenche quelques alarmes de voiture. La température est déjà chaude, humide. Nous suons pour aller jusqu’au Mercado Central, où les deux halles regorgent d’habits bon marché et surtout de chiffons de supporters, pour les enfants, les femmes et les hommes. Le jaune or, surtout, ornemente joyeusement la rue. Le Brésil est déjà prêt à bien accueillir la victoire.

À Beribebe, petit village de pêcheur enchâssé dans les dunes, le poisson frit et les barques de pêcheurs d’un autre âge ignorent le« futebol » à l’heure du déjeuner. Ce qui n’est pas le cas à Canoa Quebrada, station balnéaire du Ceará. La rue principale, dénommée Brodway, est décorée pour la compétition. Toujours dans les mêmes tons. Calicots, étendards, banderoles, boutiques, vendeurs et passants se parent  majoritairement d’ «auri verde», quelques arbres enrubannés aussi. La fête peut commencer.

Malheur. À l’heure du match, le soleil couchant éblouit l’écran géant placé au milieu du village. Divin Brésil, pays d’improvisation. Nous nous rabattons dans un bar. L’image nous parvient en décalage, en retard par rapport aux troquets voisins. Nous comprenons le scénario à l’oreille. Grâce aux cris de joie. Avant d’en jouir de nos propres yeux. Dès les premières images, le décor est planté. Au moment des hymnes, la tension des joueurs brésiliens s’exprime au travers de leurs visages crispés. Le souffle est court. Le chant patriotique, chanté ou hurlé, tend à calmer un peu la nervosité extrême. À ce moment David Luiz, en gros plan, parait halluciné, prêt au combat rapproché.

Le début du match est à l’avenant. Par passes latérales, avec une construction lente, le Brésil tente de reprendre son sang-froid. Avant d’y parvenir, Marcelo marque contre son camp. Pour le plus grand malheur du peuple, du coach Scolari et de l’équipe, pourrait-on croire. Les Croates démontrent plus d’envie, de détermination, de verticalité dans leur jeu. Le Brésil ne cherche que le jeu primaire du centre au premier poteau pour  espérer le danger.

La machine sud-américaine est grippée. La fluidité inexistante des combinaisons irrite la torcida jusqu’a la 22e minute, Paulinho tente une percée individuelle qui se termine par un tir. Cette action énergique dynamise  la seleçao. L’énergie revient au travers de l’exploit imdividuel. Le rythme des locaux rejoint, puis dépasse celui des hôtes. L’égalisation parait possible. Elle arrive avec Neimar qui s’empare du cuir avec agressivité, par une conduite de balle des deux pieds, qu’il termine par un tir du pied gauche croisé qui lèche le poteau droit. La rencontre change alors d’âme. La Croatie continue de convaincre dans un style complet, technique, vif et combatif. Comme une belle et bonne equipe qu’elle est.

À la reprise du jeu, après la mi-temps, le Brésil se met à dominer légèrement. Les actions menaçantes des Slaves deviennent rares. Jusqu’a la 71e minute. Moment polémique qui fait basculer le match et qui oblige a se plonger dans les lois du jeu. La loi 12 concernant les coups de pied de réparation est suffisamment claire (même en japonais?) pour permettre mettre à l’arbitre M, Nishimura de siffler un penalty, puisqu’ il est interdit de tenir un adversaire et que cette faute peut être sanctionnée. Même si elle n’est que rarement ou jamais sifflée dans les autres matches de haut niveau. Penalty donc, et but de Neymar qui ne croule pas sous l’énorme responsabilité.

Autre moment clef qui renforcera le sentiment d’injustice et rendra M.Nishimura définitivement célèbre. Un long centre au deuxième poteau voit le gardien Julio Cesar relâcher le ballon sous le souffle d’un attaquant croate. Lutte aérienne entre le gardien et un attaquant dans la surface du gardien. Avec contact ? Suffisante pour le referee. Qui démontre là, une fois de plus que l’équipe qui joue à domicile est favorisée. Surtout si elle a  déjà gagné 5 fois le plus beau trophée.

La dernière réussite d’Oscar ne prouve rien de plus. Si ce n’est que le Brésil a quand même de fortes individualités , et qu’au pays de la samba le tir de la pointe du pied est autorisé, voire développé.

L’analyse première de l’evenement conforte le pronostic d’avant compétition. Le seleçao manque d’envergure. Hulk, qui peut amener sa qualité musculaire exceptionnelle, n’a pas pesé. Fred non plus. Sauf pour simuler une chute. Paulinho, puis Hernanes ne se sont que peu projetés vers l’avant. Gustavo Luiz a bien protégé sa défense où Thiago Silva, le meilleur défenseur du monde devra améliorer son niveau. Alves et Marcelo sont peu à l’aise dans le jeu aérien et les Croates ont cherché à profiter de ce point de faiblesse. Julio Cesar n’a pas complètement rassuré.

Mais certains points très positifs autorisent à croire que le Brésil ira loin dans la compétition.  Oscar a livré un match d’enfer après avoir été très terne dans les matches de préparation au point d’être remplacé par un excellent Willian (que j’aime beaucoup). Ce  qui prouve la compétence et le sens du football de Scolari qui n’a pas hésite à le faire jouer dès le début du match. Enfin, tout le monde l’a vu, je n’ai pas besoin d’insister, Neymar est un sacré joueur. Il marque. Il dribble.Il court vite et beaucoup. Il se bat. Il gagne des ballons défensifs. Il prend ses responsabilités. Il est exemplaire.

Pas étonnant que beaucoup de supporters de Canoa Quebrada promènent le numéro 10 dans les rues de Brodway.