Entretien avec Daniel Jeandupeux, par Charles-Emmanuel Pean

Autour du huitième de finale de C1 Arsenal – Monaco, Charles-Emmanuel Pean pour Panamefoot.fr a abordé avec Daniel Jeandupeux le sujet du recrutement… en évoquant dans le même temps la formation. Un soir de C1 où deux clubs formateurs également friands de recrutement s’affrontent, ça permet de réfléchir !

Daniel, tout d’abord avant d’évoquer notre sujet, quel rapport as-tu avec le football au jour d’aujourd’hui?

Je suis toujours amoureux de sa poésie, de sa complexité et de sa dramaturgie. Le football est toujours aussi difficile à expliquer et à anticiper, ce qui le rend incroyablement passionnant. On l’a encore vu ce mercredi avec la surprenante victoire 3-1 de Monaco à Arsenal! Les ressorts mentaux, techniques, collectifs, individuels… Tellement de paramètres qui rendent ce jeu à 22 joueurs si beau. D’un point de vue personnel, je suis en contact en tant que consultant avec une entreprise privée désireuse d’apporter une contribution au développement du football dans un pays d’Afrique. Rien n’est certain mais je ressens beaucoup d’enthousiasme en moi à l’idée de prendre en main ce dossier, j’en suis heureux.

Panamefoot.fr s’intéresse au volet formation, comment aborderais-tu le sujet après toutes ces années d’expérience à la Direction Sportive d’un club?

J’aime à penser que l’on ne peut pas évoquer le recrutement en l’éloignant du sujet de la formation. Il n’est pas évident pour un club d’aborder ces deux pans avec équilibre car la formation requiert patience, tandis que la performance nous fait tendre vers l’impatience. C’est toute la complexité du football. On évoque des valeurs à un moment T, puis ces valeurs sont mises à l’épreuve lorsque le club traverse une crise sportive. Comment gardez la patience? En ayant des valeurs profondes fortes, ce qu’on appelle la culture, qui ne vont pas être mises à mal par un trop plein d’émotions. C’est un travail de tous les jours. On aime se rappeler que la nature a horreur du vide, j’aime rajouter que la réalité se joue de l’inertie des idées.

La formation et le recrutement ne sont pas un long fleuve tranquille alors?

Je me suis toujours fait la réflexion qu’il fallait mieux donner 3 fois sa chance à un joueur qu’une fois sa chance à trois joueurs. C’est pour moi le défi des clubs, utiliser au mieux leurs ressources, tout en prenant soin du recrutement pour ne pas déséquilibrer un club ou un vestiaire. Au Mans, nous avons eu par exemple trop de joueurs à un moment donné, et ils ne pouvaient recevoir tous la confiance qui était nécessaire à leurs performances. Je préfère avoir 18 joueurs et leur faire confiance plutôt que d’en avoir 30 et de ne pas compter sur eux. Evidemment, tout le monde vous dira la même chose, mais combien vont éviter cet écueil en période de crise? Période durant laquelle on veut toujours tout obtenir avec impatience, en le niant bien sûr. C’est mon histoire au Mans, et on a vu comment les choses s’étaient délitées dans le temps. J’ai ma part de responsabilité, comme tout le monde. Je ne crache pas dans la soupe, j’observe. Il y a un autre cercle vicieux qui s’instaure également : un bon club formateur forment de plus en plus de bons jeunes, qui vont eux-mêmes intéresser de plus en plus de clubs. Cela crée une situation où tu vas chercher à protéger tes jeunes et ton centre va te coûter de plus en plus d’argent. Tu ne dépenses plus pour former mais pour te protéger. Aïe…

Etonnamment, la vision extérieure nous aurait fait penser que tu privilégiais le recrutement?

Faux. Je me suis souvent exprimé là-dessus lors des nos échanges techniques à l’époque. La formation reste une valeur forte de football car elle repose sur la patience, l’éducation, le développement. Autant de choses qui sont des piliers, tandis que le recrutement répond à un besoin de performance immédiate. Mais le football a besoin des deux. Quand un jeune a 15 ans, 16 ans, 17 ans, rien n’est sûr quand à son avenir. Et c’est pour cela que la formation reste plus noble: elle oblige les responsables du cadre à réfléchir à ce qu’ils proposent sur le plan du football, de l’éducation, sur l’aspect psychologique, humainement… C’est un travail collectif de longue haleine, tandis que le recrutement est une action individuelle, ou tout du moins s’en rapproche.

Il est impossible de planifier l’évolution d’un jeune joueur?

Bien sûr, on peut sentir un potentiel, détecter des points forts de haut niveau, mettre toutes les chances de notre côté pour sortir un joueur. Mais vous êtes suspendu à tellement d’autres paramètres: l’histoire du gamin, sa capacité à accepter la concurrence, les blessures, le cynisme du football… Morgan Sanson par exemple. Même si tout le monde vous dira le contraire aujourd’hui car l’histoire a triomphé. Mais au Mans, certains éducateurs doutaient de lui, à une époque où il avait encore à simplifier son jeu. Mais ça aussi, ça fait partie de la formation: garder la patience et l’amour pour tes gamins, en se remémorant qu’ils évoluent tous à une vitesse différente et qu’ils sont tous différents. Il y a des joueurs qui sont prêts plus tard et ils n’en finissent pas de s’améliorer. Je pense à Jérôme Leroy. Les qualités qu’il montre depuis plus de 10 ans sont évidentes, mais il a mis du temps. Il n’y a pas à chercher de coupable, c’est une réalité de la vie: nous avons à accepter les objectifs immédiats tout en construisant une certaine philosophie… C’est pour cela qu’il faut rester humble et silencieux. Tout est très fragile. Si vous énoncez une recette, c’est le début de la fin. Les idées et les principes ne peuvent être arrêtés. Au Mans, nous avons su expérimenter ça avec performance! Il serait triste que notre expérience ne puisse être regardé avec curiosité. Il y a des choses à apprendre, à retenir, à oublier, à prendre…

A t’écouter, rien n’est simple…

Mais rien n’est simple et c’est pourtant simple de le comprendre! Un club formateur performant ne pourra pas sortir 3 jeunes et les intégrer tous les ans, tout simplement car il n’y a que 11 places sur le terrain. Vous ne pouvez planifier les départs au point d’intégrer régulièrement vos jeunes. C’est toute la complexité d’un club comme Rennes par exemple qui forment beaucoup de jeunes, mais a du mal à les intégrer à son projet ambitieux sans à-coups. Et lorsque vous laisser les jeunes de votre club penser qu’ils n’ont pas leur chance chez vous, vous laissez se développer une certaine aigreur qu’il est difficile d’étouffer ensuite. Je pense à Coman notamment, qui est parti à la Juventus car il était sentait sans doute ne jamais avoir la confiance à Paris. Il ne joue peut-être pas plus aujourd’hui à Turin, mais il a quitté la capitale, le mal est fait. Les supporters de Paris ont perdu là un de leurs joyaux. Tout le paradoxe est là: le recrutement de Paris a tué un des plus beaux fruits de leur formation, une des meilleures de France. Il n’y a pas à chercher de coupable, mais juste à réfléchir à la complexité de la situation. Qui requiert de l’humilité.

Charles-Emmanuel Pean, pour Panamefoot.fr

 

Interview pour Total Sport Live

Questions à Daniel Jeandupeux adressées le 27 décembre 2014 par Raphaël Heyer pour Total Sport Live Alsace en avant-match du 32ème de finale AJ Auxerre (L2) – RC Strasbourg-Alsace (National) qui avait lieu le dimanche 4 janvier (1-0 pour l’AJA).

Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions à l’occasion du retour du Racing Club de Strasbourg en 32e de finale de la Coupe de France, un club que vous aviez entraîné en Ligue 1 de juin 1994 à mars 1995 sous la présidence de Roland Weller, et notamment hissé en demi-finale de cette compétition. Vous aviez effectué un recrutement qui aura marqué les esprits avec les venues de Franck Sauzée, Alexandr Mostovoï, Xavier Gravelaine et Alexander Vencel. Après un très bon début de saison, l’équipe avait connu une période difficile à partir de la fin novembre 94, n’obtenant qu’une victoire en treize matches en championnat. Ces résultats jugés insuffisants avaient provoqué votre départ prématuré le 27 mars 1995 bien que vous ayez mené l’équipe dans l’antichambre d’une finale de Coupe et un derby contre le FC Metz. Pouvez-vous revenir sur cette expérience strasbourgeoise dans votre carrière d’entraîneur ainsi que sur les raisons qui n’ont pas permis qu’elle s’inscrive plus durablement dans le temps ?

Même si j’ai constaté la difficulté des techniciens étrangers (pas alsaciens) de durer au Racing, je préfère m’attarder sur les problèmes que je n’ai maîtrisés. Un microcosme que tu ne vois pas, que tu ne sens pas et qui te pète dans la gueule sans prévenir. Un adjoint compétent (Léonard Specht) qui vise la place du directeur sportif (Max Hild) qui se défend. A mon détriment ? Le manque d’un avant-centre performant. Le manque de dialogue avec les joueurs. Le manque d’énergie après de longues saisons comme entraîneur. Beaucoup des causes. Une conséquence. Malgré ¾ de saison plus qu’acceptable.

Quel est votre meilleur souvenir de votre passage à Strasbourg ?

Les 4 ans de vie à Hangenbieten m’ont ravi. J’ai aimé la gentillesse des gens, la beauté des paysages, la transition de vraies saisons et la gastronomie de qualité.

Avez-vous aujourd’hui l’un ou l’autre regret par rapport à cette expérience ?

Mon licenciement reste une blessure, même si elle est cicatrisée. Elle m’a enlevé l’envie d’entraîner. Sur cet échec, j’ai décidé de changer de fonction dans le football. Même s’il m’est arrivé de revêtir le survêtement à de rares reprises.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise le Racing ?

Un environnement passionné. Un orgueil démesuré. Une fierté aveugle.

Avez-vous suivi les déboires de l’agonie du Racing durant les dernières années de la décennie 2010, sa liquidation judiciaire en 2011 et sa rétrogradation en CFA2 ? Si oui, que cela vous a-t-il inspiré ?

Les dépenses supérieures aux recettes pendant trop de temps débouchent immanquablement sur les mêmes conséquences. Dans tous les domaines d’activité.

De votre côté, vous avez notamment été à partir de 2004 l’un des grands artisans de la professionnalisation et de la croissance du Mans UC, devenu Le Mans FC en 2010, jusqu’à votre retrait de la direction en juin 2012. Un peu plus d’un an après votre départ, Le Mans subissait le même sort que le Racing en 2011, avec toutefois un redémarrage en DHR mais, comme le Racing, une montée immédiate en CFA2. Il postule aujourd’hui à la montée en CFA. Quel regard portez-vous sur les destins de ces deux clubs ?

Les résultats supérieurs au potentiel de ces clubs (financier surtout, public pour Le Mans), fruits de la compétence et du travail, gonflent les égos et provoquent des choix ambitieux. Les clubs veulent alors acheter des résultats meilleurs en investissant encore plus pour plaire à leur environnement. Ils oublient la patience. Et se stressent eux-mêmes en jouant à quitte ou double.

Les supporters se rendent toujours nombreux à la Meinau, avec encore cette saison près de 10000 spectateurs par match en troisième division. Quel regard portez-vous sur ce public et cette ville ?

Le public est nombreux et passionné. Cette passion et cette fierté alsacienne comportent des bons et des mauvais côtés. Le mauvais côté mène le club dans les divisions inférieures. J’adore Strasbourg et l’Alsace.

Depuis le nouveau du départ du Racing en 2011, avez-vous eu l’occasion de revenir à Strasbourg et plus spécialement à la Meinau pour assister à un match ?

Non. Mais mon fils Emeric a un entretien d’embauche le 6 janvier à Strasbourg. S’il était engagé, cela me donnerait l’occasion de revenir en Alsace.

Après votre départ en mars 1995, le Racing était ensuite allé jusqu’en finale contre le Paris-Saint-Germain sous la houlette de votre successeur, un certain Jacky Duguépéroux, mais ce sont les Parisiens qui emportèrent le trophée (1-0). En championnat, le club avait fini 10ème. Aujourd’hui, c’est à nouveau Duguépéroux qui coache un Racing qui lutte à présent au troisième échelon national avec l’ambition de rejoindre à court terme le monde professionnel. Estimez-vous que le Racing est capable d’y parvenir ?

Le Racing, grâce à l’engouement qu’il suscite, peut croire à un avenir plus prestigieux. S’il réussit à maîtriser son orgueil et ses finances. En passant, je constate que mon passage en Alsace a débouché sur une des bonnes saisons de l’histoire du Racing.

Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Jacky Duguépéroux ? Depuis ces vingt dernières années, il est devenu l’homme le plus titré du club. Estimez-vous qu’il est l’homme de la situation ?

Je n’ai pas le souvenir de l’avoir rencontré. Il possède l’expérience du poste, surtout en Alsace. Où la connaissance et la maîtrise de l’environnement sont fondamentales.

Avant de conclure cet entretien, quel regard portez-vous sur le football contemporain ?

Le football, le footballeur progressent. La technique devient de plus en plus sûre, plus complète, plus adaptée à la vitesse du jeu. Le spectacle peut devenir enthousiasmant. Souvent.

À titre plus personnel, pouvez-vous nous dire quelles sont vos activités aujourd’hui ?

Je m’initie à la cuisine, au bricolage, avec le plaisir de voir des résultats presque immédiats. Je m’ouvre plus aux gens. Je prends et j’ai le temps pour l’autre. Je profite des miens. Je voyage et continue de découvrir. Le monde et la vie.

Pour finir, quels vœux adresseriez-vous au Racing et à ses supporters en ce début d’année 2015 ?

Retour à la division supérieure. En mêlant ambition, passion et modestie. Avec des supporters positifs et chaleureux.

L’équipe de TSL-Alsace remercie Daniel Jeandupeux pour sa disponibilité.