Mal, Aimé

« On sait qu’il va chuter. Mais personne n’agit. On attend qu’il tombe. Le problème, c’est qu’il va tous nous entraîner derrière lui… »  Dans les milieux de la presse sportive hexagonale, le cas de l’équipe de France et de son entraîneur Aimé Jacquet, est jugé désespéré. »

Ces quelques lignes vitriolées émanent d’un magazine télé helvétique, qui indubitablement lit français et s’informe à la source auprès de collègues gaulois, qui souhaitent qu’il se fasse la malle, Aimé. Car il est mal, Aimé. Mal aimé. Par la presse spécialisée en tous cas. Ce qui est un comble avec un tel prénom, qui c’est vrai, paraît doublement démodé. Parce qu’aujourd’hui personne n’aurait l’idée de baptiser son fils ainsi. Et parce le sens qu’il porte a disparu du vocabulaire du football d’aujourd’hui. Ajoutez qu’ Aimé se décline en Mémé comme grand-maman. Comme on dit Riton. Ça rapproche en même temps que ça démystifie le personnage. Si Aimé ne fait pas très mâle, que dire de son nom ?

Car c’est vrai, ayons le courage de nous attaquer aux vrais problèmes. Se prénommer Aimé, et s’appeler Jacquet, comme un jeu de dés qui consiste à faire avancer des pions sur une tablette et prétendre mener l’équipe de France de football, c’est confier l’honneur du pays à un jeu de trictrac pour se qualifier ric-rac. Si son appellation, ici malheureusement contrôlée, le rejette au moyen âge, que dire de son look.

Il n’est pas « in » avec son allure de militant de base de l’action Catholique Ouvrière, encore que le cheveu aujourd’hui un rien négligé peut faire croire qu’il n’est plus complètement dans son ascète. Il n’est pas « up » comme on l’écrit dans les revues de mode à la mode, mais bien « down », dépassé le mec Mémé, qui refuse que les caméras de France 2 le suivent pour aller incognito sur un stade, car il aime être seul dans ces occasions-là pour mieux travailler, pour prendre des notes. Il n’est pas branché. Il n’a rien compris au show-biz. Il s’isole dans une tribune, dans laquelle les zooms des caméras de télévision dénichent les visages de Julien Clerc, Patrick Bruel et Enrico Macias, plutôt que s’afficher avec les stars. Il s’immerge dans le football et dans le match par tous ses sens, par tous ses pores plutôt que de parader.

Son comportement médiatique intrigue. Le journaliste observateur le ressent faussement décontracté avant la conférence de presse et soulagé après. Trop pudique pour étaler ses sentiments, trop bien élevé pour pousser une colère qui déchargerait son stress, il ne fait pas assez mâle, Aimé. Pas de gros mots. Sans blague. C’est un faible qui croit à l’honnêteté (en 35 ans de carrière, il n’a jamais réussi à se laisser corrompre, quel naïf !) et au respect mutuel dans la jungle du football professionnel. De plus, plutôt que se taire, il provoque le monde en affirmant haut et fort que la patience, le travail bien fait, le perfectionnisme, la recherche et la réflexion appartiennent à la démarche qui mène au succès. Qu’il le dise (il faut bien communiquer…), passe encore. Qu’il le mette en pratique, c’est aussi intolérable que vieillot.

Voici dix ans, l’entraîneur des Girondins de Bordeaux m’avait ouvert son coeur et ses cahiers de notes. J’en avais conclu : « Aimé comme Jacquet ». Car Battiston appréciait sa psychologie, son goût du dialogue. Giresse aimait son ouverture, sa passion du football et Tigana son sérieux et sa compétence. Specht louait son humanité. Lacombe estimait sa mise en confiance des joueurs et sa faculté de tirer le maximum de chacun. Mais tout le monde le sait, sauf lui : « Les temps ont changé ». Alors, arrêtons le massacre avec des valeurs d’un autre temps. À moins que…

À moins que la constante quête négative de ses défauts supposés depuis ses débuts de coach de l’équipe de France soit remplacée par une chasse minutieuse de ses qualités trop méconnues (il n’existe pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir). Et si finalement son palmarès de trois titres de champions de France comme joueur, de trois autres comme entraîneur, lui permettait de lui attribuer un (tout petit) certificat d’études réussies ? Et si son bilan à la tête des bleus, dont 15 matches sans défaite, dénotait simplement de la  solidité de son équipe et surtout de lui-même ? Et si les dix sept buts marqués pour un reçu, avec une différence positive de plus seize, annonçait à la fois une future grande équipe et une faculté exceptionnelle du sélectionneur à mettre en place l’équipe qui s’impose pour battre la Roumanie, ou même ne pas perdre. Pour terminer 2e du groupe. Pour se qualifier en match de barrage. Pour frapper fort en Angleterre.

Et si on lui lâchait un peu les baskets, à l’ami Aimé ? Ça améliorerait à coup sûr la qualité de vie de la famille Jacquet. Et c’est tout. Car aujourd’hui, au moment de préparer son groupe pour le match du 11 octobre à Bucarest, qui sera son seizième dernier match, le problème du buteur paraît sans solution. Les attaquants-buteurs de Michel Platini, Papin et Cantona sont partis sans laisser d’adresse (devant le but). JPP et Éric le Rouge sont à court de compétition. Loko et Ouedec aussi. Maurice un peu tendre (?) et suspendu.

Aimé se trouve devant un choix aussi difficile que déterminant. S’il transforme son essai, beaucoup devront tourner leur jaquette et enfin découvrir une valeur humaine que j’affectionne.