Imprévisible Argentine

Si le passé ne garantit pas le futur, il autorise à lancer quelques hypothèses et à renifler des tendances. Je vous emmène donc à Belo Horizonte, dans le stade coloré du Mineirao, où j’ai assisté, le 24 juin, au match Argentine – Iran. Et si j’ai plus envie de brosser un tableau de l’ambiance passionnée, exaltée par les spectateurs argentins plutôt que de décrire le débat du terrain, la raison en est simple. Sur la pelouse, l’exhibition fut indigente le rythme de la rencontre lent et l’imagination de l’équipe d’Alejandro Sabella pour contourner le mur iranien, famélique, besogneuse. Ce qui ouvre de belles perspectives d’avenir aux confédérés, si l’on continue de positionner les Helvètes dans le rôle de David et les gauchos dans celui de Goliath.

Si j’attribue le titre de plus mauvais match de la Coupe du Monde 2014, je lui offre un podium dans mon idéal en ce qui concerne le décor et l’atmosphère. Sur la plus haute marche, je range Brésil – Nouvelle-Zélande, à Séville en 1982 avec un stade qui fredonnait en chœur « Brasil » comme une mélodie d’amour sur un tempo de samba. J’accorde la deuxième place à « God save the Queen » chanté avec ferveur par 80 0000 Anglais à Wembley avant d’affronter l’Allemagne en 1996. Et Argentine – Iran restera un grand moment émotionnel par la flamme, l’ardeur et la passion de 25 000 (?) supporters blancs et ciel vocalisant à tue-tête le classique « Vamos Argentina » et la « Marcha patriotica » de l’hymne national. Mais aussi et surtout l’air simple (de Bad Moon Rising de Creedence Clearwater Revival), envoûtant, orgueilleux et provocateur, repris par tous les spectateurs « albiceleste », parfois debout sur leur siège et agitant les bras avec vigueur : « Brésil, dis-moi ce que ça te fait de nous avoir sur ta terre

Je te promets que même si les années passent, nous n’oublierons jamais/Que Diego vous a dribblé, et Cani terrassé/Vous pleurez depuis l’Italie jusqu’à aujourd’hui/Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe/Maradona est plus grand que Pelé. »

Si la foi intangible du cantique repris par des dizaines de milliers de voix enthousiasme et impressionne, il irrite au plus haut point les Brésiliens qui remplissent le stade pour moitié. Qui crient leur fierté d’être brésilien, qui raillent les déboires des coéquipiers de Messi et qui soutiennent à fond ses opposants, dans ses meilleurs moments. Mardi à l’Arena Corinthians, une marée de tuniques jaunes supportera toutes les actions des footballeurs à maillot rouge et croix blanche.

Contre l’Iran, l’Argentine, qui affrontait un bloc défensif soudé, compact, discipliné et agressif n’a pas convaincu dans son expression collective. Higuain a trainé sa peine aux abords de la cage adverse, Agüero, impeccable avec Manchester City, a très peu menacé le très bon gardien iranien Haghighi, Di Maria a bredouillé son football. Messi a sauvé la patrie. Une fois de plus. Avec sang-froid. Au détriment de ses partenaires qui attendent ses exploits plutôt que de les tenter eux-mêmes ? Quand je vois l’excellent niveau d’Alexis Sanchez et de Neymar en sélection et leurs performances à Barcelone, cela m’interpelle. Lorsque je constate l’inconsistance de Gonzalo, de Sergio Leonel et d’Angel contre le groupe de Carlos Queiroz, je m’interroge. Lionel Messi prend-il trop de place dans son équipe ? Au point d’inhiber ses confrères d’offensive ? Jusqu’à les freiner dans leur rage de marquer ? Même en trottinant souvent, la « pulga », la puce, constitue LE POINT FORT des « albiceleste ». À l’aide de son mental, à son explosivité et sa vitesse de course, de geste et d’esprit. Grâce à l’extrême précision de sa vision du jeu et de sa technique. Mais ne serait-il pas aussi son point faible ? Si Messi ne marche pas sur l’eau, l’Argentine ne risque-t-elle pas de se noyer ?

Contre le Nigeria, vous avez constaté comme moi l’amélioration de la performance collective et individuelle de certains joueurs, dont Di Maria, incisif, percutant, dangereux et très actif. Un groupe semble naître malgré ses incertitudes défensives. Son état d’esprit paraît se développer. Comme une équipe qui ira loin sans porter l’étiquette de favori ? Pas question.

À Sao Paulo, contre notre mère patrie, je parie sur un 4-4-2 en losange. Avec Romero dans la cage, bon, sans plus. Garay et Fernandez, des stoppeurs rugueux, disciplinés, bien dans les airs, mais pas parmi les plus rapides. Zabaletta, très percutant vers l’avant et Rojo, au jeu de tête menaçant comme latéraux. Mascherano, complet, aidé de Gago, à sa droite, équilibre l’ensemble. Di Maria, milieu offensif dangereux se replacera en fonction des inspirations de Messi, libre, derrière Aguëro et Higuain, des buteurs. Qui défendent avec peu d’entrain.

La petite Suisse a sa chance. Et peut gagner. Si Shaquiri refait le Messi.

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