Rêve de Finale

J’adore les clins d’œil de la vie. Je tente de les détourner de leur sens, de les extraire de leur contexte, pour m’ingénier à construire une belle histoire.

Ce matin, en mettant le couvert pour le petit déjeuner, j’ai sorti deux sets de table en plastique. Ils sont imprimés sous forme de journal. Frappés des années de naissance des cinq membres de ma famille, des évènements importants qui s’y rapportent et d’une photo symbolique qui caractérise le millésime. J’ai disposé le « Fausto Coppi », vainqueur du Tour de France en 1949 et le « Maradonna », brandissant la Coupe du Monde en 1986. En m’arrêtant sur l’image de Diego, je n’ai pas manqué de relever la coïncidence. Cette année-là, l’Argentine a battu l’Allemagne par 3 à 2. J’y étais. Parce que nous étions arrivés trop peu de temps avant le début de la rencontre, ma femme et moi, je n’ai jamais pu rejoindre mon siège numérotée et j’ai suivi les débats, assis sur des travées bourrées de spectateurs floués. Carmen, enceinte de Morgan et fâchée, a quitté le stade. Pour m’attendre dehors. Elle espérait me voir à la mi-temps, mais je n’allais tout de même sacrifier ma place privilégiée… Elle m’a accueilli à la fin du match avec un langage très fleuri. Nous vivons encore ensemble (il fallait qu’elle m’aime beaucoup…). C’est devenu un bon souvenir dont nous sommes enfin capables de rire.

Avant-hier, sur mon réseau social, qui ne sert qu’à ça, j’ai reçu un mail dont je ne vous livre que l’essentielle substance : « Ma mère m’envoyait à la boulangerie du coin pour acheter du pain et un jour j’ai eu le droit d’acheter un chewing-gum du format d’une carte de crédit d’aujourd’hui et dans lequel il y avait toujours la photo d’un joueur de foot de ligue A. Et je suis tombé sur votre photo à l’époque où vous portiez le maillot du FC La Chaux-de-Fonds. Dès ce jour, j’ai voulu vous ressembler. J’étais bon joueur de foot et tout petit, je jouais avec les grands copains de mon frère. Je marquais plein de buts, comme Daniel Jeandupeux. Alors évidemment, je suis devenu fan du FCZ, des Girondins de Bordeax jusqu’au jour où vous avez été victime de cet attentat d’un gars qui portait les cheveux plus longs que vous… Didier »

Grâce à Didier et à Diego, je réussis à me replonger dans mes rêves de gosse. Parce ce qu’on raconte aussi qu’à partir d’un certain âge (que je ne ressens que peu ou pas), les gens retombent en enfance. Je revêts une nouvelle fois le sweat-shirt (on disait sestrière) rouge sur lequel ma cousine Mariette avait cousu une croix blanche et je retourne « shooter » dans la rue, avec mon frère, mon cousin et leurs copains. Et bien sûr, comme vous l’avez tous fait, j’opte pour le nom d’un joueur connu pour l’incarner lors du « petit match ». Sans souci de réalité chronologique, en mélangeant le passé et le présent. Je peux jeter mon dévolu sur les patronymes de footballeurs des deux équipes d’aujourd’hui. L’Allemagne, pas assez exotique. Ou l’Argentine, beaucoup plus attirante. Plus lointaine et plus mystérieuse. Comme je suis le plus jeune j’ai le privilège de choisir en premier. Je deviens Messi pour jouer comme un Dieu. Je suis Lionel, puisque le plus petit. Je dribble, je passe, je marque. Je marche, comme lui, en attendant le bon moment, l’occasion opportune. Et ce mimétisme ne me rend pas plus fier que ça.

Pour évoluer sur le goudron de la rue de mon quartier, pas de problème dans ma tête, j’endosse le rôle de la « Pulga ». Pour brandir le trophée du vainqueur comme « el Pibe d’Oro », pas de soucis, j’assume la charge. Mais pour me mettre dans la peau de Messi, le jour de la Finale, avec toute l’attente d’un peuple qui chante sans relâche, en faisant tourner les maillots ciel et blanc au-dessus de la tête : « Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe », je flanche. J’ai éprouvé le sentiment qu’une certaine force mentale ait pu m’habiter dans des moments clefs de mes carrières de footballeur ou d’entraîneur. Mais tout de même, pas comme un Federer face à un Djokovic champion à Wimbledon ou un Nibali sur les pavés du Tour de France. Ni, je l’espère sans trop y croire, comme un Stadler qui rate un putt de 50 cm sur le dernier de l’open de France pour jouer les play-offs de la victoire.

Moi Lionel, gonflé d’orgueil, je prépare le match de la gloire. J’éprouve cette pression intense que je me suis mise pour devenir le meilleur de tous. J’évite de penser à l’attente des autres, des millions, du milliard de personnes qui vont me juger. Je suis en forme. Mon physique, ma technique, ma conduite de balle, mon shoot et ma confiance tournent à plein pot. Mais j’ai senti, lors de ce tournoi, que les dispositions prises pour me neutraliser font preuve de plus en plus d’efficacité. Avec peu d’espace et 2 ou 3 adversaires qui me harcèlent. Parfois rudement. La victoire aux tirs au but contre les Pays-Bas m’a soulagé. Je me suis fondu dans la meute, dans mon groupe. J’ai souri de bonheur comme jamais. J’ai chanté. J’ai sauté. Je suis redevenu un équipier comme les autres.

Mensonge. Stop ! Moi Daniel, j’arrête ce cauchemar. Je rejoins l’anonymat pour ne pas être interpelé à tous les coins de rue de la terre entière. J’ai vu évoluer l’Allemagne à Salvador et l’Argentine à Belo Horizonte. Le constat est clair. L’Allemagne est très forte, voire la meilleure. Demain j’abandonne mes vues de l’esprit, je n’aspire qu’à une chose. Assister à une Finale de rêve.

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