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Histoire de la Nati: interview de Daniel par Le Temps (Suisse)

Histoire de la Nati. Le Temps (Suisse) retrace l’évolution de l’équipe de Suisse de football à travers le témoignage de ses meilleurs joueurs, un par décennie.


Un court revers contre l’Espagne devant les 27 000 spectateurs de la Pontaise le 22 avril 1970 (0-1); un autre contre l’Italie à Udine le 17 novembre 1979 (2-0). Le début et la fin des années 70 résument ce qu’elles ont été pour l’équipe de Suisse: une décennie de défaites honorables. Sans gloire ni ridicule. La «Nationale» (on le dit à l’époque) n’a jamais beaucoup de retard, mais manque tous les rendez-vous majeurs (trois Coupes du monde, deux Euros).

Daniel Jeandupeux se retourne d’un coup de ses fourneaux et brandit une cuillère en bois enduite de risotto. «Oui, c’est vrai, nous n’avons jamais participé à un grand tournoi, lance-t-il. Mais pour se qualifier, il fallait battre au moins une nation de premier plan, car il y avait moins d’équipes en phase finale (4 à l’Euro, 16 au Mondial). Franchement, le rapport de force est-il différent aujourd’hui? Attend-on nécessairement de l’équipe de Suisse qu’elle batte l’Angleterre?» Sourire. Non, rien n’a vraiment changé. Notre hôte revient à sa casserole, remue son contenu et ses souvenirs, détaille des cèpes et des anecdotes. Une pincée de safran et d’émotions, ça chauffe et ça sent bon.

Intellectuel du football

Pour explorer les années 70, Le Temps s’est enfoncé dans l’arrière-pays du Sud-Ouest, près de Toulouse, en traversant le vignoble du Gaillacois et ses faux airs toscans. Daniel Jeandupeux reçoit chez lui, dans la charmante maison qu’il habite avec sa femme, Carmen, en pleine campagne. Un jardin, une piscine, des poules. Né à Saint-Imier en février 1949, l’ancien attaquant a totalisé 34 sélections en équipe de Suisse entre 1969 et 1977.

Je vous préviens, je ne suis pas un homme d’anecdotes. S’il me reste des souvenirs, ils sont profondément enfouis.

Homme de lettres autant que de dribbles, il a publié un livre au beau milieu de sa carrière (Foot, ma vie, en 1976) et n’a jamais cessé d’écrire pour différents journaux. Le profil même du conteur idéal. «Je vous préviens, je ne suis pas un homme d’anecdotes, prévient-il pourtant en s’installant dans un canapé. S’il me reste des souvenirs, ils sont profondément enfouis.» Finalement, il n’y aura pas besoin de creuser beaucoup. La première convocation en équipe de Suisse? «J’étais à l’école de recrues à Colombier. J’avais dû m’entraîner trois fois en quatre mois, et on m’a appelé. Sur le moment, cela ne me choquait pas…»


«J’ai été l’un des premiers joueurs suisses à devenir professionnel.»


La Nati représente alors «un rêve», qu’il considère aujourd’hui avoir réalisé «trop vite, trop facilement». «J’avais de grosses lacunes, notamment en matière d’endurance, estime-t-il. A posteriori, je me rends compte que c’était incongru.» Cela dit surtout quelque chose de l’époque. Au FC La Chaux-de-Fonds, où Daniel Jeandupeux commence sa carrière en Ligue nationale A en 1967, on s’entraîne «trois fois par semaine, peut-être quatre». C’est l’élite, mais pas le professionnalisme, un mot presque tabou. «C’était interdit de dire que le football était son métier, se rappelle l’ancien attaquant. On devait tous en avoir un autre.» Lorsqu’il devient sélectionneur national en 1972, Bruno Michaud était élu au Grand Conseil bâlois et directeur d’une compagnie d’aviation. Daniel Jeandupeux rigole; il avait oublié. «C’est la Suisse, ça. Il fallait bosser. Moi, j’avais choisi d’être instituteur.»

Röstigraben philosophique

Les autres pays entraient dans l’ère du sport professionnel avec moins de complexes et les résultats s’en ressentaient. Or, la Nati de l’époque valait mieux que ce que les statistiques persiflent aujourd’hui, estime Jeandupeux. «Kuhn, Odermatt, ce n’était quand même pas n’importe quoi!» Mais c’est une décennie de transition. Tactique très défensive des générations précédentes, le «verrou suisse» de Karl Rappan a sauté et le football total est encore étranger à la Suisse.

La Nati marque peu – moins d’un but par match de moyenne sur la décennie – et perd deux fois plus souvent qu’elle ne gagne. «On avait de bons joueurs, mais pas un fond de jeu exceptionnel, se remémore Jeandupeux. Il y avait plus de gestionnaires que de créatifs.» Lui était de cette minorité.

Le football est une langue à part, mais on ne parlait pas toujours le même football.

Au sein de l’équipe de Suisse coexistent plusieurs cultures, reflet d’un pays morcelé par les frontières linguistiques. «Le football est une langue à part, mais on ne parlait pas toujours le même football, illustre Daniel Jeandupeux. Les Suisses allemands étaient dans le combat quand nous rêvions de technique et de passes courtes.» Un Röstigraben tactique, philosophique. «En championnat, la Suisse allemande, on la sentait vraiment. J’ai davantage eu l’impression de jouer à l’étranger quand je suis arrivé au FC Zurich que lorsque j’ai été transféré à Bordeaux», sourit Daniel Jeandupeux, un des rares Suisses à s’exporter dans les années 70.

Les repas gastronomiques 
de la Nati

Dans le Sud-Ouest, il découvre en 1975 un football plus professionnalisé qu’en Suisse, mais pas standardisé comme aujourd’hui. «On était dans une région viticole, donc on buvait un peu de vin, se marre-t-il. Même les jours de match: à midi, on avait droit à un verre de rouge.» Et les soirs de liesse, alors? Lui ne faisait pas partie des plus fêtards, mais il se souvient de «moments de laisser-aller qui aidaient à forger l’esprit d’une équipe». Et il n’y avait pas qu’à Bordeaux. «Quand René Hüssy était sélectionneur de l’équipe de Suisse (en 1970, puis entre 1973 et 1976), il y avait souvent un repas gastronomique dans la semaine précédant la rencontre internationale, se souvient-il. De beaux moments de convivialité.»

Le risotto est prêt. On met la table pendant que Daniel Jeandupeux continue de peindre le tableau du football de son temps par petites touches impressionnistes. La presse à l’époque? «Des plumes, de vraies personnalités. Les impressions des sportifs comptaient moins que leur propre opinion. Comme lecteur, c’était génial. Comme footballeur, parfois plus dur.» Il cite Raymond Pittet, Norbert Eschmann. Et Jacques Ducret. Un nom qui le ramène à sa première sélection en 1969, pendant son école de recrues. «Le match était en Grèce, je n’avais pas joué. A la fin, Ducret me demande si je ne suis pas déçu. Je lui réponds que non. Qu’il vaut mieux une semaine en Grèce qu’à l’armée. Que cela ressemblait à des vacances. Il l’a écrit tel quel. De retour à la caserne, j’ai découvert que j’avais été désigné volontaire pour devenir sous-officier… C’était ça, le foot. Il n’y avait pas de passe-droit pour les sportifs d’élite. Bien au contraire.»

On n’a pas fait partie des hauts faits de l’histoire du football suisse. Nous avons souvent déçu le public et ses grandes attentes.

La nuit est tombée sur le Sud-Ouest. Le risotto est terminé mais la discussion pourrait se prolonger toute la nuit. Quand le joueur des années 70 marque une pause, on interpelle celui qui fut sélectionneur de la Nati lors de la décennie suivante et tenta de faire bouger les lignes. «Quand j’ai intégré un psychologue à mon staff, on m’a dit que j’étais fou.»

Il faut se résoudre à quitter Daniel Jeandupeux, Carmen et le vignoble du Gaillacois. «On n’a pas fait partie des hauts faits de l’histoire du football suisse, conclut l’ancien attaquant sur un air de nostalgie. Nous avons souvent déçu le public et ses grandes attentes. A l’époque, j’avais de la peine à l’accepter. Mais maintenant, je comprends car je suis spectateur à mon tour et je ressens la fierté de voir mon équipe gagner. Quand Federer perd, je le rejette un peu. Car comme supporter, c’est le Federer qui gagne que j’aime.»


Profil

Daniel Jeandupeux

1949. Naissance à Saint-Imier, dans le Jura bernois.

1967. Débuts en Ligue nationale A à La Chaux-de-Fonds.

1971. Brevet d’instituteur à l’Ecole normale de Neuchâtel.

1977. Dernier match en équipe de Suisse, contre la France.

1986. Sélectionneur de l’équipe de Suisse

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