La force du mental

Nous venions de quitter la table. Nous sommes montés dans sa voiture  pour nous rendre à l’entraînement du Borussia Dortmund. Au démarrage, il a failli écraser un couple de personnes âgées qui traversaient la chaussée. Perdu dans ses pensées, Ottmar ne les avait pas vues.  (Ca aurait pu m’arriver…). Je me suis demandé si une de mes questions,  insidieuse peut-être, l’avait perturbé. J’ai rapidement conclu que le tracas devait provenir d’ailleurs. Car pendant la première approche, il m’a répondu comme à un inconnu, à un étranger. En pesant tous ses mots. Avec clarté et intelligence, mais avec une prudence infinie.

Cet hermétisme a tenu 2 à 3 jours. Ce qui n’a pas manqué de me surprendre. Car lors de l’écriture de mon livre « les sorciers du foot » (une semaine avec un entraîneur renommé, son portrait, ses pensées, son travail de terrain), j’ai presque immanquablement réussi à créer une complicité immédiate avec tous les techniciens et à déclencher rapidement des confidences compromettantes qui auraient pu provoquer quelques remous médiatiques. J’ai souvent été le confesseur, le psychiatre qui a permis d’expulser les tourments grâce à un vécu similaire qui me permettait d’aider à sortir les blessures et les contrariétés enfouies. Pas avec Ottmar Hitzfeld. Pas tout de suite.

Si j’utilise l’anecdote ci-dessus, c’est parce l’équipe nationale suisse a présenté le même visage, la même personnalité que son entraîneur. Ce qui est souvent le cas dans les périodes de connivence. Contre l’Espagne, la Suisse a démontré hermétisme, prudence, intelligence, et simplicité. En relisant le portrait d’Ottmar, que j’ai couché sur le papier en 1996, j’ai été sidéré par le nombre d’adjectifs et d’expressions qui collent parfaitement à la performance individuelle et collective des joueurs à croix blanche contre les ibériques.

Je vous livre en vrac et en italique les qualités des footballeurs que j’ai adoré lors du plus grand exploit de l’histoire du football suisse : Avec lucidité, impassibilité, patience et sang-froid. Comme un boxeur qui ne baisse jamais sa garde, qui esquive tous les crochets, qui prend l’initiative. A coups de volonté obstinée. Avec une maîtrise de soi continuelle. Avec calme et discipline. Avec efficacité. Avec réalisme. Comme un ordinateur qui, entre deux réponses, choisit presque infailliblement la bonne. Avec la même froideur. Dans un souci de rendement. Avec une bonne évaluation de la situation.

J’ai longtemps séché pour accoler trois autres concepts permanents à la carrière d’entraîneur d’Hitzfeld : prise de risque, décision, intuition. En regardant la composition d’équipe, l’évidence m’a sauté aux yeux : Gelson Fernandes, milieu gauche pour perturber les montées de Sergio Ramos. Deux attaquants d’axes, l’un derrière l’autre, Derdiyok en 10 et N’Kuffo en 9 pour profiter de l’isolement fréquent des deux centraux Piquet et Puyol. Personne d’autre n’y aurait pensé. Personne d’autre n’aurait oser le faire. Hitzfeld l’a conçu et mis en place avec succès. Même s’il souligne : « Il faut de la chance. Beaucoup de chance. » Ottmar insiste souvent là-dessus.

L’avenir est rose. Bien sûr. Même s’il faudra inventer un autre football et d’autres stratégies contre des adversaires d’apparence moins redoutables pour pousser plus loin la conquête du monde de football. Ottmar saura le faire. Surtout s’il faut de la chance. Hitzfeld en a. Et nous avec lui.