Afrique noire  

    Jamais pays africain n’a profité de l’expérience d’un entraîneur aussi prestigieux que Carlos Alberto Parreira. Sans succès avec l’Afrique du Sud. Jamais la Côte d’Ivoire n’a profité de l’expérience d’un entraîneur aussi prestigieux que Sven Goran Erikson. Sans succès. Jamais le Cameroun n’a profité de l’expérience d’un entraîneur français aussi prestigieux que Paul Le Guen. Sans succès. Jamais le Nigeria n’a profité de l’expérience d’un entraîneur aussi connu que Lars Lagerback. Sans succès. L’inconnu Milovan Rajevac, avec le Ghana et le local Rabah Saadane que j’ai eu l’occasion de rencontrer en Algérie semblent mieux armés pour la survie. Car les lames de guillotine commencent déjà à être aiguisées dans de nombreux pays pour couper la tête des coachs vaincus. Et pas seulement en Afrique.

    L’histoire de la Coupe du monde de football, avec ses exceptions qui confirment la règle, ne vivra aucune alternative à la domination sud-américaine en Amérique et européenne en Europe. L’Asie malgré les bons parcours de la Corée du Sud et du Japon n’a pas marqué son territoire. L’Afrique non plus. Et cela peut surprendre. Car le potentiel individuel des footballeurs africains est exceptionnel. Parmi les meilleurs au Monde. Drogba. Eto’o. Essien. Et de nombreux joueurs dans les grands clubs européens.

    Si la qualité individuelle a toujours convaincu, l’expression collective a souvent déçu dans le passé. Et c’est pour cette raison que des sommités de l’organisation tactique rationnelle ont été engagées. Erikson, le pape du jeu en zone, Lagerback, son fils spirituel, l’intelligent et prudent Le Guen, Parreira l’apôtre du sérieux brésilien présentaient des garanties. Qui se sont traduites sur le terrain. J’ai beaucoup apprécié la patte de Carlos Alberto lors des matchs contre le Mexique et la France avec une bonne défense et un sens du rythme brésilien. Celle de Lars lors de la rencontre contre l’Argentine et la Corée du Sud avec une discipline et une cohérence toute scandinave (enfin une équipe…). Celle de Sven contre le Portugal, qui alliait brio technique et solidité défensive. Seul le Cameroun a déçu. Paul Le Guen a été coincé entre deux générations de footballeurs, dont une a largement dépassé son zénith.

    Constatation qui permet de s’attaquer à la gangrène qui pourrit certaines sélections. L’âge du joueur est minoré. Son passeport le rajeunit de 3 ou 4 ans (en France, ce footballeur s’appelle un « présu », ce qui signifie « présumé » né en cette année), procédé qui a été autorisé au Sénégal pour permettre la scolarisation de tous les enfants à l’âge de 7 ans. Aujourd’hui, cette malversation favorise souvent les équipes de jeunes du continent, mais pénalise les formations d’adultes, car l’ancien, même usé, détient un pouvoir fort dans le groupe, tradition africaine oblige. Et l’Afrique, ses us, ses coutumes, ses ethnies rivales doivent être maîtrisés par l’étranger. Car l’Africain a besoin d’autorité, et accepte celle du blanc (« ce ne sont pas des menteurs », dit-il), fruits de longues années de colonialisme. Mais il aspire aussi à beaucoup d’amour. Comme une plante a besoin d’eau et soleil, il a besoin de marques chaleureuses d’affection. Que ne lui prodiguent peut-être pas les Suédois, les bretons (ou certains Suisses dont je fais partie) ?

    Autre handicap important, les sélections africaines jouent deux compétitions majeures dans la même moitié de saison avec la Coupe d’Afrique des nations en février. Avec deux conséquences :

1. Certains coachs sont débarqués avant la compétition mondiale.

2. Il est impossible de briller deux fois en si peu de temps.

    Pour découvrir l’Afrique et leurs habitants, lisez Ébène de Ryszard Kapucinski, un journaliste et écrivain polonais qui a bourlingué pendant des décennies sur le continent noir. Son humanité dévoile celle de l’autre. Il décrit la société solidaire dans laquelle il a vécu et la précarité du futur. Manger une fois demain est l’objectif prioritaire. Cette réalité vécue quotidiennement ne pousse pas à la programmation des économies pour la retraite. C’est ce qui nous choque toujours quand nous voyons le joueur africain dépenser sans compter et immanquablement avoir des soucis financiers. Quel que soit son salaire.