Brésil en bleu de travail

Avant mon dernier voyage au Brésil, qui date de trois semaines, je n’avais jamais réussi à voir la réalité du football brésilien sans l’idéaliser. Football Copacabana, avec du football de plage, et plein de filles en string (fil dentaire en portugais) comme nous l’illustrent toutes les chaines de télévision. Football carnaval, football samba, football de rêve, football du paradis. Football de fête.

Football favela, pour expliquer l’inépuisable vivier de joueurs qui éclatent de talent.

En 6 jours, j’ai vu 6 matches âpres à São Paulo, la ville industrieuse du Brésil. J’ai vu 2 fois Portuguesa, deux fois Palmeiras et deux fois Corinthians sans Ronaldo blessé, mais avec un Roberto Carlos de 37 ans en pleine santé. J’ai découvert l’International Porto Alegre, Santos et Flamengo, entre autres. Avec une organisation de jeu presque immuable et récurrente au Brésil. Un 4-2-2-2. Avec deux centraux, deux latéraux, deux milieux défensifs, deux milieux (un relayeur et un offensif) et deux attaquants.

Ce qui demande quelques explications par rapport aux habitudes européennes. Peuplement massif de l’axe central, derrière et devant. Là où les buts se marquent et se prennent. Les uns derrière les autres, et non les uns à côté des autres comme chez nous. Avec des milieux défensifs qui portent très bien leur nom. Avec un œil derrière pour compenser les montées continuelles de défenseurs latéraux très offensifs, seuls à se mouvoir continuellement sur les flancs, avec une concentration permanente pour le marquage des joueurs offensifs adverses et une volonté évidente de s’engager dans le duel.

Le 4-2-2-2 empêche l’organisation du jeu en zone, qui a pour objectif de resserrer les lignes et d’occuper la largeur. Il oblige à un marquage individuel dans sa zone, ce qui oblige le joueur au duel et à l’agressivité en phase défensive, et à l’exploit individuel pour se débarrasser de cette pression en phase offensive.

En attaque, la densité de joueurs dans l’axe contraint l’attaquant au dribble, au jeu court, au une-deux, au petit déplacement malin et au tir. Où nous exigeons de passer sur les ailes, les Brésiliens s’entêtent à passer où nous ne voyons pas d’issue. Souvent avec succès. Car leur football est nourri d’exploit individuel, de complicité collective, de prises de risques et de liberté de déplacements pour plonger sur les côtés ou derrière la défense. Mais surtout, le Brésil a, comme l’Allemagne, une culture du tir. De près, de loin, de côté. Précis, violent ou travaillé. Réussi ou raté, il ne déclenche jamais aucun reproche. D’ailleurs, les meilleurs tireurs de coups francs ont souvent été « auriverde ».

Contraste frappant avec le football européen, le football brésilien paraît moins mécanique. Il reflète plus l’autonomie du joueur qui interprète les idées de l’entraîneur que l’obéissance à des consignes strictes du coach. L’intelligence (de jeu et de comportement) est un des concepts souvent évoqués. Elle représente une qualité forte du footballeur, beaucoup plus que chez nous.

À ces différences culturelles s’ajoute une pression aussi implacable qu’insoupçonnée sur les résultats. La défaite est interdite. Le licenciement des entraîneurs bat tous les records du monde. Ce qui empêche la construction durable et stable de la majorité des clubs. Mais qui oblige à gagner. Tout de suite. Toujours. C’est ce football que Dunga veut faire pratiquer à sa seleçao, déjà « pentacampeao » (cinq fois championne du monde). Il impose à ses joueurs le bleu de travail qu’il a revêtu en tant que footballeur. Un football pratique, sérieux qui n’interdit ni l’exploit technique, ni l’éclat de génie.