Sans attaquant

Le football est en train de changer. En profondeur. Fondamentalement. L’Euro 2012 va nous obliger à changer nos raisonnements, à bousculer nos stéréotypes et à revoir notre vocabulaire. Contre l’Italie, l’Espagne de Del Bosque, chantre de l’offensive, a joué 74 minutes sans attaquant. Et la squadra azura, positionnée très bas, dans une position d’attente et de contre, a aligné 2 attaquants en permanence, Cassano et Balotelli, puis Di Natale. Comme l’Angleterre de Hodgson, qui a barricadé l’approche de son but avec 2 rangs serrés de 4 joueurs, et qui a positionné 2 attaquants Young et Welbeck, puis Walcott.

Ouvrons notre petit dictionnaire pour redéfinir les mots. Un attaquant est une personne qui attaque. Et dans les sports d’équipe, un joueur placé à l’avant. Une pointe qui pique. Un footballeur qui prend la profondeur, qui fixe la défense, qui déborde, qui dribble, qui centre et qui tire. Qui réussit des actions décisives. Qui aime la proximité du but adverse. Comme Torres, qui est attiré par l’espace derrière la défense. Et qui défend mal. Ce qui me permet d’affirmer qu’Iniesta, David Silva, Xavi ou Fabregas sont des milieux plus ou moins offensifs, très talentueux, voire géniaux. Mais milieux quand même.

L’offensive est une position d’attaque, un assaut d’un adversaire en prenant l’initiative des opérations. Alors comment peut-on encore rester une équipe offensive, ou réputée comme telle, et jouer sans attaquant ? Sans provoquer une levée de boucliers ou une bordée de quolibets. Ce qui relevait du cauchemar improbable voici 30 ans est lentement devenu réalité. Parce que la préparation de ce qui fut une charge décidée est devenue précautionneuse, prudente, sophistiquée, lente, basée sur la possession du ballon pour attendre ou provoquer le moment favorable. Pour avant tout, priver l’opposant de la sphère en multipliant les passes parfois jusqu’à la nausée. Avec parfois aussi, en finale d’action, des éclairs de talent et même de virtuosité.

Résumons notre propos contradictoire. L’équipe défensive joue avec 2 attaquants, pour attaquer vite et verticalement. L’équipe offensive joue sans attaquant, pour attendre l’ouverture, pour étendre le jeu dans sa largeur, avant de frapper dans des petits espaces. Et tentons de comprendre pourquoi Fernando Torres, qui a percuté l’axe central adverse avec enthousiasme et détermination au point de se créer 2 grosses occasions de scorer en un quart d’heure, est resté assis aussi longtemps sur le banc.

La conservation exacerbée du cuir exige vision du jeu, concentration sans faille et technique affinée. Pour avancer dans le camp adverse en toute sécurité, sans crainte du contre. Cette maîtrise du ballon, cette sûreté dans la circulation bannissent la prise de risque inconsidérée, qui fait partie de la panoplie de l’attaquant. L’intelligence manœuvrière poussée à son paroxysme tue la spontanéité et les coups de folie qui rendent le football si attrayant.

Je parie, et j’espère un échec du football 2012 de Del Bosque. Je souhaite le retour de Torres et des bons résultats avec lui. Je milite pour la protection d’une espèce en voie de disparition, celle des ailiers et des avants-centres. Je crois que le futur vainqueur de la compétition, un peu par provocation, mais surtout par conviction possèdera les meilleurs attaquants du tournoi. J’adore Ibrahimovic, sa capacité athlétique et technique. Je suis ébloui par Shevchenko bien appuyé par Voronin. J’apprécie Arshavin, Christiano Ronaldo pour quelques accélérations mal secondées par Postiga. J’aime Lewandovski, esseulé. J’oublie Keane, Bendtner et Gekas. J’évoque Mandzukic et Jelavic, Welbeck et Young, sans vraiment y croire. Mais les meilleurs attaquants sont allemands avec l’énorme Gomez soutenu par Özil, avec Podolski et Müller pour l’encadrer, avec Klose en réserve. Ils sont français avec Ribéry virevoltant, Benzema collectif et buteur, avec Giroux, un avant-centre redoutable et très complet sur le banc. Ils sont hollandais avec l’excellent Van Persie et le percutant Robben, avec Kuyt et Huntelaar susceptibles d’entrer en jeu.

Même si les premiers résultats infirment cette intuition, je vois l’Allemagne, les Pays-Bas et la France avancer très loin dans la compétition, avec les pays de l’ex-URSS qui jouent à domicile. Je mets une pièce sur l’Italie. J’élimine l’Espagne. Par répression. Le risque est considérable. Je l’assume. Je suis attaquant.

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