Le calme de Xavier

Arrive la zone d’inconfort. Une série d’insuccès s’enclenche (3 défaites de rang). L’euphorie s’évanouit. Les rêves s’éteignent. Ne reste que la réalité. Et les premiers objectifs ressurgissent. Sans plaisir. La nervosité s’insinue. Mais aujourd’hui, le calme subsiste. Définitivement ?

C’est dans ces moments-là que j’attends Xavier Gravelaine. Qui a, à maintes reprises, provoqué des embellies lors de ses passages, mais qui souvent s’est rembruni, agacé, irrité, crispé, exaspéré au fil des périodes de disette. Pour lui. Pour son équipe. Manager général à l’heure actuelle, il paraît parfaitement maîtriser ses nerfs, qui semblent ne plus jamais être à vif, à fleur de peau ou se mettre en boule. Comme l’année dernière, pendant la suspension injuste de son Président.

Dans ma tête, c’était 17 fois. Wikipédia m’apprend qu’en fait, il a changé 18 fois de clubs (Nantes, Pau, Saint-Seurin, Laval, Caen [2x], PSG [2x], Strasbourg, Guingamp, OM, Montpellier, Watford, Le Havre, Monaco, Ajaccio, Istres et Sion). Ce qui dénote une instabilité certaine et une longue carrière. Avec un amour immodéré pour le jeu. Pendant 493 matches de compétition pour 158 buts marqués. Et je sais, après vérification, avoir été le seul entraîneur à l’avoir supporté (dans tous les sens du terme) pendant deux saisons de suite. Ce qui m’incite à m’interroger à son propos. Et encore plus au sujet de mon management en particulier.

Pourquoi Xavier a-t-il à si maintes reprises été rejeté par ses coaches ? Ou, pourquoi a-t-il si souvent cherché son bonheur ailleurs ? Pourquoi n’avons nous pas subi de conflit majeur à Caen ?

Je me souviens de l’impression favorable qu’il m’avait laissée lors d’un match amical entre Caen et Laval. Il semblait avoir la capacité à échapper à la vigilance adverse, à faire peser un danger à chaque touche de balle.

À son arrivée en Normandie, il voulait jouer 10. À cette position, il déséquilibrait notre organisation défensive. Par manque de rigueur. Par intermittence. Par négligence. Par idéal ? Par insuffisance d’endurance naturelle. J’en ai fait un attaquant. Pour notre très grande satisfaction. Sa technique, sa conduite du cuir, son adresse, son côté imprévisible (une partie de son caractère), son sens du jeu, du contre-pied et du but, sa créativité m’enthousiasmaient. Et m’aidaient à fermer les yeux lors de ses sautes d’humeur. Parce que dans mon for intérieur, je donnais raison à son génie, à son interprétation des arcanes du jeu, parfois incompréhensible pour ses partenaires. Je le soutenais sur le fond. Pas dans la forme de l’expression de son courroux. Certains pensent que sa carrière internationale aurait pu se révéler plus prolifique avec un meilleur caractère. Je crois surtout qu’une plus grande vitesse de course aurait fait oublier ses travers.

Dans ses nouvelles fonctions, Xavier démontre le même talent. Il a foi dans le jeu. Il donne crédit à la technique, au brio, au don, à la virtuosité. Pour de belles découvertes. Je suis avec excitation l’évolution de Jeff Louis au SMC. Lui qui m’avait charmé au Mans. Par ses bons côtés.

Allez Malherbe ! Merci Xavier.

Jusqu’à Caen

Irréductible, je suis. Du football panache. Du football émotions. Du football sans calcul. Avec l’OM de Bielsa, je suis servi. Je me régale. Une volonté indéfectible d’avancer et de prendre des risques. Même quand le score semble acquis. J’ai apprécié la deuxième mi-temps de Saint-Etienne – Marseille (2-2) et toute la rencontre de Marseille-Caen (2-3). Beaucoup plus que les supporters phocéens qui n’admettent pas que leur équipe qui menait lors de ces deux matches ne capitalisent qu’un point. Au point d’éteindre toute velléité de gloire. Je ne regrette que l’entêtement de Marcelo au sujet de Doria, jeune défenseur Brésilien, transféré par son Président Labrune. Car je suis convaincu que sa grande qualité individuelle pourrait contenir plus de contre-attaques adverses.

En décembre, après le point obtenu en 4 parties, avec 4 buts inscrits et 12 encaissés, j’avais condamné le Stade Malherbe Caen à une nouvelle relégation. La tendance dégringolait au plus bas. Après un départ difficile hors de leur stade occupé par les jeux équestres mondiaux et des dirigeants soupçonnés d’avoir trafiqué la montée, la 20eme position au classement avec 15 points sanctionnait durement tous ces désagréments.

8 rencontres plus tard, Caen caracole en tête du classement des matches retour avec 19 points, 6 victoires, un nul et une défaite, avec 20 goals marqués et 8 reçus. Après avoir remonté 2 buts de retard contre le PSG à Paris et à Marseille contre l’OM pour des exploits taille patron.

Mais comment donc expliquer l’inexplicable ?

Gérard Baglin, un préparateur mental avec qui j’avais travaillé en Normandie, a repris son activité au début du mois de janvier. Il est parvenu à reconnecter ensemble toutes les énergies du club et à revaloriser l’estime et la confiance en soi de chacun.

Gravier Gravelaine, manager général, avec discrétion et sens exacerbé du football, a réussi faire oublier l’absence du Président.

Patrice Garande, l’entraîneur, a recouvré son sommeil et toutes ses ondes positives.

Et l’équipe épate par sa qualité individuelle. Comme toujours dans un collectif bien organisé. Vercoutre, dans les buts, retrouve tout son charisme. (Comme j’ai plus de mal avec le compliment au défenseur, je les passe tous sous silence). Seube, protège remarquablement la défense. Kanté, devient un nouveau Tigana. Feret, exprime son génie et ses coups de patte. Bazile, le plus talentueux (?) réussit souvent ce qu’il tente. Sala, en pointe marque comme en Ligue 2. Nangis, percute, déborde et score. Comme Privat ou Bénézet qui peuvent sortir du banc pour se montrer décisifs.

La qualité de jeu, de comportement et l’accumulation de talent individuel fait penser que le SMC semble capable de réaliser la meilleure demi-saison de l’histoire du club. Soit plus que les 34 points en 1991-92. Il en manque encore 16 en 9 rencontres.

Retrouvaille ornaise

« Daniel! »

L’interpellation d’Eric freine mon élan. Je suis en train de traverser le contrôle de sécurité de l’aéroport de Toulouse. Je pars en Arménie. Lunettes rondes noires et branches rouges aujourd’hui, je l’avais apprécié alors qu’il dirigeait Caen-Plus, mensuel libre penseur, voici des décennies. Je l’avais revu alors qu’il était en charge de la politique culturelle de la ville de Toulouse. Changement de majorité, nouveau personnel. Je lui conte mon quotidien. Bricolage, jardinage, cuisine, écriture. En épicurien. Et vélo pour souffrir un peu. Il m’explique le sien. Conseiller culturel, éditeur, journaliste, avec le projet d’une revue bi-annuelle. Son approche du monde et de l’amitié nous avait rapproché lors de gîtes dans le Corentin. Son amour du football aussi.

Cette passion ne l’a pas quitté. Il a regardé Caen-OM. Avec délectation. Il a aime le jeu produit par l’équipe du « fou ». Il adore le feu d’artifice qu’est redevenu le jeu. Il kiffe la générosité, le panache, les prises de risques, les occasions, les centres et les tirs multiples des marseillais. Il ne rate plus un match des olympiens. Pour lui la première mi-temps contre Saint-Etienne était la meilleure.

Il n’achète plus l’Equipe. Les pages football du quotidien ne réveillent pas son intérêt. Mais quand il a vu que « El loco » faisait la une. Il n’a pas pu résister.

Le mémorial de Caen

Le périphérique nord de Caen pourrait, avec un peu de patience, vous conduire au Mont-St-Michel. Mais l’autoroute ceinturant la capitale du Calvados vous mène aux abords d’un énorme parc gazonné surmonté d’un monumental bâtiment qui retient votre attention et peut-être vous arrête. Les 13 drapeaux plantés au pied d’un pic futuriste de métal et de miroirs qui s’élève jusqu’à un gigantesque cube surplombant la falaise égaient la solennité de l’endroit comme un bouquet de fleurs dans un cimetière.

Le Mémorial de Caen est un lieu de recueillement, de souvenirs, et de réflexion sur le temps présent. Le passé est gravé dans la pierre de sa façade : « LA DOULEUR M’A BRISE, LA FRATERNITÉ M’A RELEVÉ, DE MA BLESSURE A JAILLI UN FLEUVE DE LIBERTÉ ». Le futur paraît s’échapper dans le ciel, au-dessus de la porte, sous forme d’un grand miroir compressé par la sobriété imposante des murs cernant l’entrée.

Le Mémorial de Caen, qui évoque la bataille de Normandie, la plus importante et la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité, semble solidement campé au bord de la falaise. Assez solidement pour éviter de tomber dans un trou de mémoire ?

Le mémorial du Stade Malherbe.

Sur les murs de mon bureau, les 13 drapeaux des 13 nations qui ont combattu sur le sol normand, sont remplacés par des fanions épinglés là par Pascal Théault, mon adjoint, un sadique, adepte fanatique de la loi Mazeaud, qui me rappellent toutes les grandes défaites des petites batailles de mon ère (obligatoirement bête). Pascal, dit Calou, explique ainsi la noblesse de ses dons : « Il n’y a pas de défaites à oublier au plus vite. C’est faux. Une défaite, ça sert toujours. Pour avancer, pour progresser, comme point de repère. Il faut s’en servir. » Et je m’en sers aujourd’hui, merci Calou, pour garder l’humilité devant une série de bons résultats.

Là devant moi, sous mes yeux, s’étale cette ordure de petit truc aussi insignifiant que bleu, ce fanion de Portsmouth.

Où et quand ? vous demandez-vous ? Où est Caen ? Je l’ai déjà écrit. Arrêtez de me torturer ! « La douleur m’a brisé, la fraternité m’a relevé, de ma blessure a jailli un fleuve d’idées (D-Day étant le jour J en anglais…). Où et quand, et combien, et pourquoi ? That is the question ?

Portsmouth, 22 janvier 90, 5 à 1 (5 à 0 à la mi-temps). La correction permet des corrections. Certaines faiblesses éclatent au grand jour. Les symptômes sont clairs et le diagnostic facile, l’axe central est faiblard et les latéraux souffreteux. Le coach-chirurgien doit opérer sans retard. Comme toujours dans le football, le patient est impatient. Le comportement de chacun est passé aux rayons X. L’entraîneur est blindé, comme M. Dassaut, le fabricant de chars. Certains joueurs abandonnent, d’autres se révoltent, quelques-uns cherchent les fautes chez les autres. Le président apparaît solide.

Ajaccio, à Bastia, le 10 mars 90, humiliation 1-0 en Coupe contre une équipe de 3e division. Accident ou panne ? M. Fiolet le président pense au sabotage. On aurait mis du sucre dans le réservoir. Je pense plutôt que certains éléments non complémentaires sur le plan technique et affectif font fonction de frein à main. Avant l’incident, le malaise était latent, la fébrilité présente. Le Docteur Coach hésitait dans son diagnostic. La chute renforce les soupçons et permet le traitement.

Montpellier, 28 avril 90, 5 à 1 (4-0 à la mi-temps). L’entraîneur y puise une certitude pour l’avenir : la défense est trop lente. Le spectre de la relégation — cet horrible et méchant dragon — réapparaît. Cette apparition morbide fait douter la direction du club. Le tragique de la situation nous ramène au vrai Mémorial. Sous une grande photo est inscrit : “Thaïlande. (86). Dans un camp près du Cambodge”. Un enfant unijambiste d’une dizaine d’années, appuyé sur une béquille de fortune, frappe dans un ballon de cuir. Son plaisir semble aussi évident que nos soucis dérisoires.

Un vécu commun.

Pascal n’a pas encore accroché de fanions cette saison. J’ai fermé à clé la porte de mon bureau… Mais si les mauvais souvenirs de la saison passée subsistent, avec l’arrivée de nouveaux joueurs, la mémoire n’est plus collective et les exemples perdent de poids. Aucune défaite cuisante, de celles qui provoquent des brûlures au deuxième degré comme les jeux de mots de même dénomination ayant été enregistrés, notre Mémorial reste fermé.

Tout de même, l’échec du Parc des Princes a provoqué quelques remous et des failles dans notre solidarité collective. Il constitue une introduction, un pré en bulles. Deux grosses bulles arrêtées ont permis au PSG de prendre l’avantage.

Deux stèles du Mémorial évoquant l’avant-guerre me reviennent en mémoire : “Le temps des dictateurs” et » la démission des démocraties ». Comme je tiens ni à faire « fureur », ni à me « doucher » avec mes « godillots », la collaboration proposée par les joueurs pour amoindrir le danger sur coup-franc sera examinée avec attention, surtout si leurs idées rejoignent  les miennes…

La défaite 0-2 de ce week-end contre Monaco pourrait permettre la réouverture de notre musée aux horreurs. Mais la logique implacable du résultat, la supériorité incontestable de l’adversaire ne permettent que de découvrir des limites qui seront difficiles à repousser dans de brefs délais. L’expérience du haut niveau ne s’acquiert pas en 3 matches.

Tout le monde sportif sait que le saint patron de l’AJ Auxerre se nomme Guy Roux. Qui sait que M.  Giraux, Me et Maire est le père du Mémorial de Caen ? … Avant de devenir celui du Stade Malherbe ? Un (cha) ban pour Me Giraux : « Hip, hip, hip hourra !!! »