Au nom du père

Sillonner le pays de Pelé faisait partie de mes rêves d’enfant. Débordant d’images colorées issues de mes fantasmes, de mes lectures et de mon imagination. Avec un foisonnant bouquet d’odeurs, de goûts et d’éclats de rire. Avec des palmiers et des plages. À la découverte du paradis sur terre, creuset du meilleur football jamais pratiqué sur notre globe.

Réaliser cette quête irrésistible comme un pèlerinage à ma Mecque avec mes deux fils, aujourd’hui adultes, m’a bouleversé. Et m’a surpris. Le football n’a pas jamais été le centre unique d’intérêt et de discussion de notre famille. Heureusement. Et son exercice ne présentait d’ailleurs aucune obligation parentale. Emeric, le plus jeune, s’est essayé de longues années au handball avant de découvrir les joies du foot avec ses copains, après son adolescence. Il s’y est adonné avec tant de plaisir et d’ardeur que depuis, il a subi deux opérations aux ligaments croisés. Une à chaque genou. Et a ainsi rejoint son frère Morgan dans la blessure, qui avait cessé la compétition à la suite d’une douloureuse fracture du tibia-péroné. Comme pour exécuter un ordre subliminal du père ? Qui a prêché par l’exemple ?

Quand, sur le sable de la plage de l’ile enchanteresse de Morro de Sao Paulo, mes rejetons, qui s’essayaient à la passe avec une balle plastique, ont été réquisitionnés pour participer à un jeu réduit à 8 contre 8, un brin d’inquiétude m’a gagné à propos des articulations de mon petit dernier. Avant de profiter d’une grande première, celle de voir mes deux garçons s’adonner au football ensemble, avec un gros pincement au cœur et une énorme bouffée d’orgueil paternel.

Leurs performances de match leur ont valu un commentaire de coach. Bref, comme il sied dans une tribu de taiseux. L’activité et l’expression corporelle crient la vérité de l’être, ne cachent aucun trait de personnalité. Ce que mon œil d’expert a décelé collait parfaitement aux attentes de leurs parents. Indépendamment de problèmes techniques ou physiques, Morgan démontre fougue, courage, combativité et volonté de gagner. Et son mollet tonique le propulse à belle allure. Après un début plus timide, Emeric  a développé sa grande foulée pour progresser, a livré de nombreux duels chevaleresques, a fait preuve d’abnégation, d’un esprit d’équipe irréprochable et solidaire. Il a même marqué un but qui s’est ajouté à celui de son frère. Au nom du père.

Le voyage que j’ai organisé dans le Nord-Est, avant le tirage au sort, nous a permis de voir des villes pleines de vie, des plages agréables, une campagne verdoyante peuplées d’êtres chaleureux et communicatifs. Il nous a autorisé d’admirer l’Allemagne à Salvador et d’observer l’Argentine avec un scepticisme avéré à Belo Horizonte. Avec des croyances européennes bien ancrées concernant les clés qui mènent au succès. Et qui sont négligées par la sélection sud-américaine finaliste. Au contraire de Costaricains disciplinés, rigoureux et généreux, les Argentins n’hésitent pas à se regrouper près de leur but pour empêcher les attaquants opposés de marquer, mais laissent leurs avants défendre par intermittence, très souvent sur le mode tranquille et lent de la promenade. Qui déroute de ce côté de l’Atlantique. Qui semble suicidaire, vieillot et dépassé de prime abord.  Qui perturbe autant l’analyse que le jeu adverse.

L’Allemagne a bafouillé son football contre l’équipe de Sabella. Comme les autres. Oubliées les grandes offensives, l’échange de passes rapides, le mouvement continu, les arabesques séduisantes. Bloqué le rythme entraînant. Affaiblie par des contres menaçants cette confiance en soi, fruit de performances de bon aloi. Sous l’impulsion  de Mascherano, guerrier infatigable, l’Argentine a défendu bec et ongle, à 7 acteurs de champ, sans relâche. En escomptant l’inspiration de Lavezzi, Higuain (maladroit ou impressionné par Neuer), Agüero. Ou Messi, sans plaisir dans l’activité, étouffé par l’attente. Triste. Epuisé. Sans élan vital.

Que Götze, d’un contrôle soyeux de la poitrine suivi d’une volée franche et décidée ait terrassé l’Argentine sur son continent reflète quelques concepts très simples. Que la technique et le sang froid représentent des atouts indispensables devant le but adverse. Que trop d’occasions favorables ratées mènent immanquablement à la défaite. Que la meilleure équipe du tournoi avec les Pays-Bas l’a heureusement emporté. Que mes pays d’origine, la Suisse, et d’adoption, la France, sont passés très de plus de bonheur et plus de gloire. Que ma patrie de football, le Brésil, a pris une telle déculottée que même ses plus belles vertus de 2014, sa combativité, ses émotions à fleur de peau, sa frénésie irrationnelle et spectaculaire ont été ridiculisées.

Que David Luis, combattant de l’extrême, qui s’est agité comme un coq décapité, soit devenu le symbole footballistique d’une nation qui clame « Ordre et Progrès » par drapeau interposé , constitue une erreur historique majeure. Il est temps que le Brésil retrouve sa tête, son intelligence, sa créativité, son talent. Qu’il croie en ses fondamentaux. Pour nous faire rêver à nouveau. Et pour gagner.

Rêve de Finale

J’adore les clins d’œil de la vie. Je tente de les détourner de leur sens, de les extraire de leur contexte, pour m’ingénier à construire une belle histoire.

Ce matin, en mettant le couvert pour le petit déjeuner, j’ai sorti deux sets de table en plastique. Ils sont imprimés sous forme de journal. Frappés des années de naissance des cinq membres de ma famille, des évènements importants qui s’y rapportent et d’une photo symbolique qui caractérise le millésime. J’ai disposé le « Fausto Coppi », vainqueur du Tour de France en 1949 et le « Maradonna », brandissant la Coupe du Monde en 1986. En m’arrêtant sur l’image de Diego, je n’ai pas manqué de relever la coïncidence. Cette année-là, l’Argentine a battu l’Allemagne par 3 à 2. J’y étais. Parce que nous étions arrivés trop peu de temps avant le début de la rencontre, ma femme et moi, je n’ai jamais pu rejoindre mon siège numérotée et j’ai suivi les débats, assis sur des travées bourrées de spectateurs floués. Carmen, enceinte de Morgan et fâchée, a quitté le stade. Pour m’attendre dehors. Elle espérait me voir à la mi-temps, mais je n’allais tout de même sacrifier ma place privilégiée… Elle m’a accueilli à la fin du match avec un langage très fleuri. Nous vivons encore ensemble (il fallait qu’elle m’aime beaucoup…). C’est devenu un bon souvenir dont nous sommes enfin capables de rire.

Avant-hier, sur mon réseau social, qui ne sert qu’à ça, j’ai reçu un mail dont je ne vous livre que l’essentielle substance : « Ma mère m’envoyait à la boulangerie du coin pour acheter du pain et un jour j’ai eu le droit d’acheter un chewing-gum du format d’une carte de crédit d’aujourd’hui et dans lequel il y avait toujours la photo d’un joueur de foot de ligue A. Et je suis tombé sur votre photo à l’époque où vous portiez le maillot du FC La Chaux-de-Fonds. Dès ce jour, j’ai voulu vous ressembler. J’étais bon joueur de foot et tout petit, je jouais avec les grands copains de mon frère. Je marquais plein de buts, comme Daniel Jeandupeux. Alors évidemment, je suis devenu fan du FCZ, des Girondins de Bordeax jusqu’au jour où vous avez été victime de cet attentat d’un gars qui portait les cheveux plus longs que vous… Didier »

Grâce à Didier et à Diego, je réussis à me replonger dans mes rêves de gosse. Parce ce qu’on raconte aussi qu’à partir d’un certain âge (que je ne ressens que peu ou pas), les gens retombent en enfance. Je revêts une nouvelle fois le sweat-shirt (on disait sestrière) rouge sur lequel ma cousine Mariette avait cousu une croix blanche et je retourne « shooter » dans la rue, avec mon frère, mon cousin et leurs copains. Et bien sûr, comme vous l’avez tous fait, j’opte pour le nom d’un joueur connu pour l’incarner lors du « petit match ». Sans souci de réalité chronologique, en mélangeant le passé et le présent. Je peux jeter mon dévolu sur les patronymes de footballeurs des deux équipes d’aujourd’hui. L’Allemagne, pas assez exotique. Ou l’Argentine, beaucoup plus attirante. Plus lointaine et plus mystérieuse. Comme je suis le plus jeune j’ai le privilège de choisir en premier. Je deviens Messi pour jouer comme un Dieu. Je suis Lionel, puisque le plus petit. Je dribble, je passe, je marque. Je marche, comme lui, en attendant le bon moment, l’occasion opportune. Et ce mimétisme ne me rend pas plus fier que ça.

Pour évoluer sur le goudron de la rue de mon quartier, pas de problème dans ma tête, j’endosse le rôle de la « Pulga ». Pour brandir le trophée du vainqueur comme « el Pibe d’Oro », pas de soucis, j’assume la charge. Mais pour me mettre dans la peau de Messi, le jour de la Finale, avec toute l’attente d’un peuple qui chante sans relâche, en faisant tourner les maillots ciel et blanc au-dessus de la tête : « Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe », je flanche. J’ai éprouvé le sentiment qu’une certaine force mentale ait pu m’habiter dans des moments clefs de mes carrières de footballeur ou d’entraîneur. Mais tout de même, pas comme un Federer face à un Djokovic champion à Wimbledon ou un Nibali sur les pavés du Tour de France. Ni, je l’espère sans trop y croire, comme un Stadler qui rate un putt de 50 cm sur le dernier de l’open de France pour jouer les play-offs de la victoire.

Moi Lionel, gonflé d’orgueil, je prépare le match de la gloire. J’éprouve cette pression intense que je me suis mise pour devenir le meilleur de tous. J’évite de penser à l’attente des autres, des millions, du milliard de personnes qui vont me juger. Je suis en forme. Mon physique, ma technique, ma conduite de balle, mon shoot et ma confiance tournent à plein pot. Mais j’ai senti, lors de ce tournoi, que les dispositions prises pour me neutraliser font preuve de plus en plus d’efficacité. Avec peu d’espace et 2 ou 3 adversaires qui me harcèlent. Parfois rudement. La victoire aux tirs au but contre les Pays-Bas m’a soulagé. Je me suis fondu dans la meute, dans mon groupe. J’ai souri de bonheur comme jamais. J’ai chanté. J’ai sauté. Je suis redevenu un équipier comme les autres.

Mensonge. Stop ! Moi Daniel, j’arrête ce cauchemar. Je rejoins l’anonymat pour ne pas être interpelé à tous les coins de rue de la terre entière. J’ai vu évoluer l’Allemagne à Salvador et l’Argentine à Belo Horizonte. Le constat est clair. L’Allemagne est très forte, voire la meilleure. Demain j’abandonne mes vues de l’esprit, je n’aspire qu’à une chose. Assister à une Finale de rêve.

Felipão vs Jogi

Par ses choix, par ses envies, chacun de nous a l’occasion de bousculer son destin. Il y a presque 20 ans, tandis que je parcourais le globe à la recherche de héros pour la rédaction de mon livre « Les sorciers  du foot », ceux-ci étaient déjà prêts à tous les sacrifices pour essayer de gagner encore et toujours. Pendant que j’écrirai avec plaisir pour le Tages Anzeiger, quelques-uns des entraîneurs que j’ai rencontrés lors de mon périple se retrouveront assis sur le siège éjectable du banc de touche des demi-finales de la Coupe du Monde. Carlos Alberto Parreira, vu à New York pendant une semaine, secondera Scolari pour tenter de satisfaire le peuple brésilien qui attend un sixième titre. Van Gaal, que j’avais essayé de joindre en vain pendant mon observation de l’Ajax qu’il conduisait, sera chargé de faire triompher l’orgueil batave.

Par l’intermédiaire de l’agent d’un de mes ex-footballeur, j’ai fait connaissance de Luiz Felipe Scolari. A Sao Paulo, le matin d’un quart de finale de Copa Libertadores opposant les « Corinthians » que son « Gremio Porto Alegre » allait remporter grâce aux coups de tête de Jardel, il m’a consacré 3 bons quarts d’heure à me définir ses options de jeu. Et m’a invité à venir dans le Rio Grande do Sul constater de mes propres yeux la qualité et la quantité de son travail. Ce que je n’ai jamais fait. J’aurais pu me rendre compte une fois de plus que la pépinière brésilienne ne germe pas uniquement sur la plage de Copacabana, entourée de fesses rebondies à peine cachées par un « fil dentaire ».

Le moment partagé avec celui qui deviendra Felipão (au Brésil, le « ão » en fin de prénom ajoute une dimension de grandeur comme le « inho » signifie petit) me reste solidement ancré dans la mémoire. En face de moi, j’ai trouvé un homme totalement disponible un jour de match, ce que je n’ai jamais réussi à réaliser. Et aussi chaleureux, attentif à l’autre, communicatif, enthousiaste, passionné et généreux. Une belle personne.

Mes écrits sur l’entraînement et les portraits des coaches m’ont valu le privilège d’être invité par l’ASF pour encadrer un cours pour l’obtention du Diplôme Européen requis pour oeuvrer au plus haut niveau. J’avais expliqué Menotti et ses exercices de terrain réalisé uniquement avec le ballon. Contrôlé la charge de travail avec des cardiofréquencesmètres. À Macolin, Joachim Loew, sur le banc d’étudiant, multipliait les questions pertinentes pour essayer de mieux comprendre.

J’ai revu « Jogi » à Costa do Sauipe, lors du tirage au sort de cette coupe du monde.  Affable, aimable, amical, il m’a accueilli avec respect. Il est arrivé à me faire croire qu’il regrettait la rareté de nos échanges. C’est avec ce talent de manager qu’il devra convaincre ses footballeurs qu’il est possible ce soir de bouter le Brésil hors de la compétition. La révolution culturelle réussie contre la France pour une victoire sans émotion, avec Boateng dans l’axe et Lahm latéral droit doit être poursuivie. L’Allemagne est redevenue germanique. Celle qui faisait dire à Lineker : « Le football est un jeu qui se pratique à onze. Et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne ».

Felipão aura fort à faire pour ébranler le mur de Berlin. Jusqu’ici, j’ai beaucoup apprécié la générosité frénétique et la combativité sans limites qu’il est parvenu à insuffler à la « seleção ». Il devra lui inoculer une grande dose d’intelligence et de sang-froid. Sans Neymar ni Thiago Silva, le courage ne suffira pas.

Que le meilleur gagne. Dans un duel spectaculaire !

France – Allemagne

Les quarts de finale de la coupe du monde sentent la poudre. Qui peut faire exploser tous les a priori, les préjugés et les statistiques. Sous forme de feu d’artifice chargé d’émotions, de rebondissements et de panache. Si les sélections qui prônent l’état d’esprit le plus offensif et le style de jeu le plus attrayant l’emportaient, la Colombie, la Belgique et les Pays-Bas retrouveraient le vainqueur de France – Allemagne en demi – finale. Avec 3 Européens parmi les 4 qualifiés sur sol-sud américain. Ce qui n’arrivera pas, parce qu’à ce niveau de compétition, le manque d’expérience et l’arbitre feront souvent pencher la balance au profit du plus réputé.

Le choc France – Allemagne apparaît très équilibré. Sans avantage marqué, sans prééminence manifeste. Les deux pays les plus peuplés d’Europe, qui se sont battus sur d’autres terrains au 20e siècle, se combattront avec fougue, sans ressentiment, loin des relents d’une histoire qui ne concerne plus les acteurs en culotte courte. L’affrontement sera acharné, farouche et loyal.

Chaque team a présenté des visages contrastés. Avec beaucoup de qualités et au moins un défaut majeur constaté pendant leur dernier match. Deschamps devra résoudre le problème Benzema, qui n’a pas défendu et peu réussi avec le cuir en position d’ailier gauche contre le Nigeria (j’envisage plus un blocage inconscient provoqué par la frustration qu’une intention de sabordage). Loew aura à maîtriser la cohérence de sa stratégie. Qui s’inspire plus du Bayern Munich et son désir de possession de balle que du style vertical du Borussia Dortmund, plus germanique. Et qui ont surligné en rouge la lenteur de Mertesacker lors des contre-attaques algériennes.

La composition d’équipe de la France permettra de flairer la tactique. Qui devrait privilégier un pressing haut, comme contre la Suisse plutôt que de préférer un recul dans son camp, comme contre le Nigeria pour enlever de la profondeur à la rapidité des avants adverses. Sauf blessure de dernière minute, Lloris gardera la cage. Debuchy, latéral droit, avec son volume de course considérable et sa gestuelle fiable se projettera vers l’attaque. Comme Evra, en souffrance contre les Africains. L’axe central sera tenu par Varanne, souverain, athlétique, véloce, propre techniquement, plein de sang-froid. Le meilleur stoppeur de la compétition (?) sera secondé par Sacko, guerrier, musclé et vite, qui autorise à évoluer loin de ses buts. Cabaye, hyperactif, pertinent offensivement, consciencieux, doté d’un bon tir et Matuidi, infatigable, généreux, précis, percutant vers l’avant seront chargés d’étouffer le jeu germanique avec Pogba ou Sissoko. Valbuena, lutin, feu follet, homme libre de ses mouvements à partir de la droite, voudra perturber les grands gabarits de sa taille de puce. Avec Griezmann à gauche, 1,76 m, tonique, très vif, habile de ses pieds, imaginatif, il composera un trident (au détriment de Giroud) à géométrie variable autour de Benzema, joyau de la couronne. À qui Didier Deschamps a réussi à greffer combativité, sourire, joie de vivre et de jouer. Sauf contre le Nigeria lors duquel Karim a retrouvé l’expression d’un certain malêtre agaçant qui empêche l’éclosion totale de son énorme talent.

À mes yeux, en essayant de décrypter le fonctionnement basique de DD, je miserai sur la titularisation de Sissoko plutôt que celle de Pogba. Paul, doué, créatif, parfois génial fait preuve de plus d’inconstance dans l’effort et dans la gestion de la sphère que Moussa. Et si Didier adopte le harcèlement intensif comme stratégie première, l’ex-Toulousain sera présent. Pour apporter son poids, sa taille, sa vitesse, son abattage et sa discipline face à la plus grande équipe en taille du tournoi. Celle aussi qui gagne le moins de duels parce qu’elle veut la possession de balle.

Les choix de Joachim Loew seront plus fondamentaux. Parce qu’ils touchent la logique globale du style de la Nationalmanschaft. Qui manque de cohérence à cause d’ arrières centraux évoluant à distance considérable de leur but pendant d’interminables périodes de domination. Donc qui évoluent souvent hors de leurs points forts (duel et jeu de tête) et qui souligne leur absence de rapidité au moment de longs sprints. Les prémices de cette faiblesse étaient déjà apparues à Fortaleza lors du match Portugal – Allemagne (0-4) que j’ai vu, avant la sortie de Pepe sur expulsion et celle de Hummels à la suite d’une blessure. Si j’avais adoré les courses en profondeur de 4 ou 5 footballeurs germaniques derrière une défense portugaise alignée à bonne distance de son gardien, j’avais remarqué l’inconfort de Mertesacker dans les grands espaces.

Neuer, exceptionnel même loin de sa surface protégera la cage. Mertesacker, gros cœur, caractère bien trempé sera positionné au côté de Hummels, combattant féroce et technique, dans l’axe central. Boateng, un peu contre nature évoluera latéral droit et Höwedes, complet, à gauche. Le milieu de terrain à 3 constitue l’atout majeur des Allemands. Lahm, avec en pointe basse, Kroos et Schweinsteiger, savent tout bien faire. Avant-centre, Müller impressionne par son adresse, sa mobilité et son instinct de buteur. Dans un bon jour, avec du temps et de l’espace, Özil, faux attaquant, peut multiplier les tours de magie. Je préférerais Schürle, actif, généreux, percutant et véloce à Götze, immense talent offensif.

J’espère une ouverture du score rapide des bleus. Pour débrider le match. Pour le lancer sur une base de folie. Car de tout temps, les Allemands ont su tout risquer. Pour revenir à la marque, ils n’hésitent pas à s’exposer à prendre une raclée. Ce qui est excellent pour le spectacle.

Goooooool !!!!!

Entraîneur, je n’aimais pas assez la victoire, pour empêcher à tout prix l’adversaire de jouer. Je préférais m’occuper des qualités de mon groupe plutôt que de me concentrer sur celles de l’opposant. Au moment de composer mon équipe, je considérais que nous allions bénéficier du coup d’envoi, donc nous trouver en position offensive, en possession du ballon. Qu’il était nécessaire de l’utiliser proprement et intelligemment pour mettre le contradicteur en danger. Avec la volonté de faire bouger le score et de gagner. Quand même…

Je détestais tellement perdre, que j’étais prêt à quelques concessions à propos de mes envies poétiques et créatives. J’écoutais souvent le message clair de la défaite. Aujourd’hui j’estime que nombre de sélectionneurs partagent la même philosophie de jeu, que les rencontres sont redevenues plus ouvertes, avec 2 équipes qui cherchent plus à gagner qu’à ne pas perdre.

Avant de tenter l’analyse, je préfère vous offrir mes coups de cœur, basé sur mon étalon absolu, celui d’une victoire de Caen contre Lens en Coupe de France par 5 à 4, avec des émotions contradictoires dues aux renversements du score.

J’ai adoré Pays-Bas – Australie (3-2) avec son parfum de surprise. J’ai chéri Pays-Bas – Espagne (5-1) et la mort du football de possession du cuir comme unité de mesure incontournable. J’ai affectionné Allemagne – Ghana pour les attaques incessantes dans les sens en deuxième mi-temps. J’ai été impressionné par la froide efficacité de la France contre la Suisse. J’ai goûté Brésil – Cameroun et l’élan de folie sans calculs qui habitait les jaunes et blancs. J’ai raffolé de la Bosnie de Susic, de l’Angleterre de Hodgson, de la Côte d’Ivoire de Lamouchi (et de mon petit Gervinho que j’ai emmené jouer au Mans). J’ai aimé bien d’autres équipes aussi. J’aurais été friand de vous conter Algérie – Corée du Sud (4-2), mais à l’heure du match, nous découvrions Inhotim avec mes 2 fils, Morgan et Emeric (à une centaine de kilomètres d’Ouro Preto d’où j’écris) le plus grand musée écologique d’art contemporain du monde. Un Guggenheim planté avec goût de milliers d’arbres tropicaux. Eh oui, il n’y a pas que le football dans la vie.

Nous assistons à une Coupe du Monde 2014 souvent enthousiasmante, colorée, vivante. À cela, plusieurs raisons.

- L’équipe symbole du football de conservation de la balle, l’Espagne, ne gagne plus à coup sûr. Mais elle a tellement influencé le plus beau jeu du monde, que de nombreux entraîneurs ont suivi cette tendance, au bénéfice de plus de technique. Ces acquis dans les gestes malgré le retour vers un football de mouvements lors la dernière passe et dans le tir, profitent à la qualité du spectacle. De plus le regain de courses et de prises d’espace pénalise les purs techniciens qui rechignent à interdire l’approche du goal avec abnégation, mais ouvre ainsi des brèches dans des défenses mal organisées.

- Autre observation utile à la compréhension de la meilleure moyenne de buts marqués (3) depuis l’introduction de 24 sélections à la fête mondiale. Moyenne qui peut malheureusement baisser avec les matches à élimination directe. Au travers du filtre de la carrière des sélectionneurs, peu d’entraîneurs (pour ceux que je connais) s’inscrivent dans une obédience uniquement défensive. Capello, Queiroz (Iran), Halilhodzic sont des adeptes de beaucoup de disciplines et de rigueur dans la protection de leur cage, mais les 2 premiers cités seront peut-être contraints d’ouvrir les débats pour enlever la qualification.

- La chaleur ambiante, avec une humidité souvent oppressante dans le nord, pèse aussi sur la précision et la rapidité des replacements dans son propre camp. Les efforts fournis laissent plus de traces et deviennent de plus en plus difficiles au fil du match. Au travers de l’imperfection de l’interprétation des tactiques projetées, le jeu retrouve sa respiration, ses espaces, ses impulsions et son rythme primesautier.

- Le ballon de cette Coupe du Monde semble moins imprévisible que quelques-uns de ses devanciers. Sa ligne de vol apparait pure, devinable. S’il récompense la vérité du geste, il n’a pas encore délivré tous ses secrets. Il favorise moins l’effet. Si bien qu’il redescend moins bien derrière un mieux et qu’il surprend peu sur les tirs lointains.

Pour sûr, quelques footballeurs de talent découvriront les mystères de cette nouvelle sphère avant la fin de la compétition. Pour crier souvent : « Goooooool !!!!! »

Costa Rica

Aujourd’hui, je regrette presque le contenu du mail de soutien que j’ai envoyé à Hodgson le lendemain de la défaite (2-1) de l’Angleterre contre l’Italie, qui disait : « Bonjour Roy, j’ai été enthousiasmé par votre match contre l’Italie. Cette équipe à un bel avenir. Et j’ai vu le match Costa Rica contre l’Uruguay à Fortaleza. Je crois sincèrement à votre qualification. Bon courage. Amitiés ». Parce que le classement définitif du Groupe D, 1) Costa Rica, 2) Uruguay, 3) Italie 4) Angleterre) désavoue complètement mes premières impressions, qui se révèlent habituellement fiables. Le 16 juin, j’aurais pu affirmer avec conviction et force arguments qu’il faudrait lire le classement dans l’ordre inversé de ce qu’il deviendra finalement. Pour plusieurs raisons. Parce que l’Uruguay, sans Suarez, avait paru inoffensive en attaque et débordée en défense à cause de la lenteur de son axe central et de Lugano en particulier. Parce que le Costa Rica, très bien organisé, ne semblait disposer d’aucun joueur hors-norme, à part Campbell, qui ne s’est pas imposé à Arsenal et qu’à moitié à Lorient. Parce que la rencontre entre Italiens et Anglais m’avait enthousiasmé par son dynamisme, son envie de marquer des buts, sa qualité technique et athlétique. Du haut niveau. Du vrai. Comme je l’aime. D’autant plus que la performance avait été réalisée dans le sauna de Manaus.

À Fortaleza, contre les footballeurs de Montevideo empêtrés dans la toile d’araignée, j’avais constaté un 5-4-1 costaricain, qui gênait considérablement la progression d’Uruguayens incapables de hausser le rythme du débat et de créer du danger, hors balles arrêtées (puisque Cavani avait scoré à la suite de penalty sifflé consécutivement au un coup franc de côté). J’avais certes repéré la discipline, le sang froid, la technique sûre dans les gestes de conservation du cuir et l’aptitude à se projeter en nombre lors de contres menés à grande vitesse. Mais je ne soupçonnais pas la valeur de ce onze.

À Belo Horizonte, lors de la confrontation opposant les Centre-américains aux sujets de Sa Majesté Élisabeth, j’ai essayé de comprendre les ressources inattendues du Costa Rica, collectivement et individuellement. Et je vous livre ici le fruit de mes cogitations.

De prime abord le team de Jorge Luis Pinto se positionne en 5-4-1 défensivement. À y regarder de plus près, l’animation du schéma de base s’avère plus subtile. Selon les moments de jeu, il se déforme avec rapidité et intelligence sans jamais se découvrir dans l’axe, sans jamais offrir d’espace entre ses hommes, ni latéralement, ni verticalement. Les 3 défenseurs centraux remontent prestement pour coller au bloc-équipe et reculent, bien alignés, pour annuler les passes en profondeur. Mais le piège se situe ailleurs. En période de pressing haut, les Costaricains oeuvrent avec 3 attaquants, et les milieux intérieurs se projettent très loin de leur base, comme les latéraux, avec un sens exceptionnel de l’anticipation, tout en délaissant le cœur du terrain où un stoppeur viendra éventuellement commettre une faute pour redonner le temps à un positionnement plus académique.

Offensivement le brio technique dans des petits espaces est utilisé pour subtiliser la sphère, pour restituer une certaine lenteur au match, avant de repartir vite et long dans des contres qui cherchent à profiter des erreurs adverses. À noter, le jeu de tête des arrières qui montent sur les balles arrêtées.

Les résultats positifs découlent souvent d’une bonne articulation collective, d’un état d’esprit pragmatique, mais aussi de la qualité individuelle. Navas, le gardien démontre courage, détermination, concentration aiguë et belle détente. Gonzalez, au coups de front performant, ne quitte jamais l’axe de la défense. À son côté, Duarte, convainc athlétiquement et dans les airs. Gamboa et Diaz arpentent le long des lignes avec rapidité, endurance et abnégation. Borges, chien de garde, protège les arrières avec assiduité. Ruiz, évolue le même rôle, avec du panache technique en plus. Tejeda, milieu ou ailier, sera une des découvertes de la compétition, avec une pointe de génie. Bolanos me séduit par sa vitesse et ses inspirations. Campbell aussi.

Tous ces compliments ne m’empêchent pas de penser que les Costaricains seront éliminés par les Grecs en huitième de finale. Me surprendront-ils une fois de plus ?

Fin de cycle

Question :  « Une défaite peut-elle faire plaisir ? » Réponse : « Oui, celle des autres ».  Et c’est bien cette sensation agréable que j’ai ressentie pendant et après la déroute de l’Espagne contre les Pays-Bas et contre le Chili. Sans partager cette jubilation parfois méchante que j’ai éprouvée dans les bars du Brésil, peuplés de supporters de toutes nations. J’ai trop de respect pour la noblesse de comportement de Del Bosque, d’Iniesta et de Xavi. J’ai trop de considération pour leur humilité, leur éducation, pour leur classe autant que pour leur palmarès. J’aime tout simplement ces hommes.

La belle histoire avait pourtant bien commencé. A Barcelone avec Cruyff comme entraîneur, le football espagnol a évolué vers plus de technique, plus d’intelligence, avec un esprit offensif souligné par la présence de 3 vrais attaquants, dont 2 très excentrés. Au point de faire de Stoïkov (un vrai avant-centre) un ailier buteur. Les joueurs espagnols, et les Barcelonais en particulier, prouvaient enfin que le football de haut niveau n’était pas ouvert qu’aux athlètes de 1,85m ou plus, aux aux sprinters types Usain Bolt, mais qu’avec une taille moindre, il était possible de remporter n’importe quel trophée. À condition de disposer d’une excellente technique, d’un bon sens du jeu et d’un volume de course approprié.

Les succès en pagaille des Espagnols et des Barcelonais m’ont envoûté dans un premier temps. Le ballon circulait vite, dans tous les sens. La moindre faute rivale de positionnement était sanctionnée, le moindre espace était utilisé avec brio. Pour faire mal. Devant ce constat, les adversaires se sont mieux organisés, se sont plus regroupés devant leur but, ont fait preuve d’encore plus d’abnégation et ont réellement défendu à 11.

Pour contourner le problème, les Catalans, comme les Espagnols, ont multiplié les passes. Pour attendre la faute adverse plutôt que la provoquer. Pour faire courir l’adversaire et le fatiguer. A toi, à moi, à toi, à moi, à toi… Jusqu’à la nausée. Bien sûr, à force de jouer derrière, les attaquants ont disparu. Pas la peine d’avoir des gars devant qui prennent la profondeur, qui adorent la prise de risque, alors que l’objectif premier devient la possession de balle pour empêcher dans le même temps le contradicteur d’attaquer. Ce football de possession a fait fleurir de nouvelles statistiques. 70% ou 80% de possession de balle. 800 ou 900 passes, dont 95% réussies, devenaient des références incontournables. Pour endormir l’opposant, le spectateur neutre ou adverse et le téléspectateur.

Heureusement, ce football somnifère est définitivement mort au Brésil. Pour plusieurs raisons.

Parce que les figures de proue barcelonaises sont usées de trop de conquêtes, de trop d’efforts, de trop de pression, de trop de combats.

Parce que le football de mouvement est devenu un football d’attente, d’attentisme, de calcul permanent, de balle dans les pieds, de jeu vers l’arrière.

Parce que ce style de jeu développé est de plus en souvent contré et que même la possession écrasante du ballon n’est plus assurée. Car quelques équipes ont trouvé les solutions pour détruire cette chorégraphie grâce à un pressing très haut. Comme l’Atletico Madrid contre Barcelone lors de tous ses duels de cette année. En imposant une présence physique constante sur le porteur du cuir, sans hésiter à jouer en force. Ce qui a produit deux effets. Une perte de ballon suivie de contre. Et une perte de confiance en son modèle de jeu et de son potentiel individuel et collectif.

Parce ce que des joueurs habitués à la victoire ont découvert la défaite et le doute. Et tout le monde le sait, l’hésitation est la plus grande ennemie du footballeur. Les 3 premières minutes du match contre le Chili ont d’ailleurs été pathétiques. La panique a gagné les rangs de la «roja». Le contrôle échappait à toute maîtrise, la passe devenait miraculeuse. Les champions étaient redevenus des hommes.

Les espagnols doivent maintenant retrouver un autre projet de jeu. Tant mieux pour nous.

Imprévisible Argentine

Si le passé ne garantit pas le futur, il autorise à lancer quelques hypothèses et à renifler des tendances. Je vous emmène donc à Belo Horizonte, dans le stade coloré du Mineirao, où j’ai assisté, le 24 juin, au match Argentine – Iran. Et si j’ai plus envie de brosser un tableau de l’ambiance passionnée, exaltée par les spectateurs argentins plutôt que de décrire le débat du terrain, la raison en est simple. Sur la pelouse, l’exhibition fut indigente le rythme de la rencontre lent et l’imagination de l’équipe d’Alejandro Sabella pour contourner le mur iranien, famélique, besogneuse. Ce qui ouvre de belles perspectives d’avenir aux confédérés, si l’on continue de positionner les Helvètes dans le rôle de David et les gauchos dans celui de Goliath.

Si j’attribue le titre de plus mauvais match de la Coupe du Monde 2014, je lui offre un podium dans mon idéal en ce qui concerne le décor et l’atmosphère. Sur la plus haute marche, je range Brésil – Nouvelle-Zélande, à Séville en 1982 avec un stade qui fredonnait en chœur « Brasil » comme une mélodie d’amour sur un tempo de samba. J’accorde la deuxième place à « God save the Queen » chanté avec ferveur par 80 0000 Anglais à Wembley avant d’affronter l’Allemagne en 1996. Et Argentine – Iran restera un grand moment émotionnel par la flamme, l’ardeur et la passion de 25 000 (?) supporters blancs et ciel vocalisant à tue-tête le classique « Vamos Argentina » et la « Marcha patriotica » de l’hymne national. Mais aussi et surtout l’air simple (de Bad Moon Rising de Creedence Clearwater Revival), envoûtant, orgueilleux et provocateur, repris par tous les spectateurs « albiceleste », parfois debout sur leur siège et agitant les bras avec vigueur : « Brésil, dis-moi ce que ça te fait de nous avoir sur ta terre

Je te promets que même si les années passent, nous n’oublierons jamais/Que Diego vous a dribblé, et Cani terrassé/Vous pleurez depuis l’Italie jusqu’à aujourd’hui/Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe/Maradona est plus grand que Pelé. »

Si la foi intangible du cantique repris par des dizaines de milliers de voix enthousiasme et impressionne, il irrite au plus haut point les Brésiliens qui remplissent le stade pour moitié. Qui crient leur fierté d’être brésilien, qui raillent les déboires des coéquipiers de Messi et qui soutiennent à fond ses opposants, dans ses meilleurs moments. Mardi à l’Arena Corinthians, une marée de tuniques jaunes supportera toutes les actions des footballeurs à maillot rouge et croix blanche.

Contre l’Iran, l’Argentine, qui affrontait un bloc défensif soudé, compact, discipliné et agressif n’a pas convaincu dans son expression collective. Higuain a trainé sa peine aux abords de la cage adverse, Agüero, impeccable avec Manchester City, a très peu menacé le très bon gardien iranien Haghighi, Di Maria a bredouillé son football. Messi a sauvé la patrie. Une fois de plus. Avec sang-froid. Au détriment de ses partenaires qui attendent ses exploits plutôt que de les tenter eux-mêmes ? Quand je vois l’excellent niveau d’Alexis Sanchez et de Neymar en sélection et leurs performances à Barcelone, cela m’interpelle. Lorsque je constate l’inconsistance de Gonzalo, de Sergio Leonel et d’Angel contre le groupe de Carlos Queiroz, je m’interroge. Lionel Messi prend-il trop de place dans son équipe ? Au point d’inhiber ses confrères d’offensive ? Jusqu’à les freiner dans leur rage de marquer ? Même en trottinant souvent, la « pulga », la puce, constitue LE POINT FORT des « albiceleste ». À l’aide de son mental, à son explosivité et sa vitesse de course, de geste et d’esprit. Grâce à l’extrême précision de sa vision du jeu et de sa technique. Mais ne serait-il pas aussi son point faible ? Si Messi ne marche pas sur l’eau, l’Argentine ne risque-t-elle pas de se noyer ?

Contre le Nigeria, vous avez constaté comme moi l’amélioration de la performance collective et individuelle de certains joueurs, dont Di Maria, incisif, percutant, dangereux et très actif. Un groupe semble naître malgré ses incertitudes défensives. Son état d’esprit paraît se développer. Comme une équipe qui ira loin sans porter l’étiquette de favori ? Pas question.

À Sao Paulo, contre notre mère patrie, je parie sur un 4-4-2 en losange. Avec Romero dans la cage, bon, sans plus. Garay et Fernandez, des stoppeurs rugueux, disciplinés, bien dans les airs, mais pas parmi les plus rapides. Zabaletta, très percutant vers l’avant et Rojo, au jeu de tête menaçant comme latéraux. Mascherano, complet, aidé de Gago, à sa droite, équilibre l’ensemble. Di Maria, milieu offensif dangereux se replacera en fonction des inspirations de Messi, libre, derrière Aguëro et Higuain, des buteurs. Qui défendent avec peu d’entrain.

La petite Suisse a sa chance. Et peut gagner. Si Shaquiri refait le Messi.

Les dessous d’une fessée

Mon programme de voyage au Brésil , organisé avant le tirage au sort, présentait un point de faiblesse, que je n’ai pas réussi à contourner. Le vendredi 20 juin, je décollais de Salvador à 16h08, soit 8 minutes après le début du match Suisse-France. J’ai certes pu retrouver dans la mi-journée des visages connus grimés aux couleurs nationales dans le Pelourinho, qui appartient au patrimoine mondial de l’humanité. Je pensais n’apprendre le résultat du choc qu’à l’atterrissage à Belo Horizonte.

Bonne surprise, l’avion de la compagnie Azul disposait de petits écrans et diffusait la rencontre en direct. Bonne surprise, à la mi-temps, mon cœur me confirmait que je n’avais pas renié ma citoyenneté d’origine, l’humidité de mes yeux avait choisi son camp. Même si je voyage avec mon passeport français.

Le match a bien mal commencé pour les Helvètes, avec des Français qui avaient fait leur la devise olympique : « plus vite, plus haut, plus fort » et plus technique aussi. Et qui contrait une équipe à croix blanches au jeu ambitieux, avec des latéraux offensifs, partis vers l’avant et sortis de leur rôle défensif à la perte de balle, ce qui arrivait régulièrement après 5 secondes de possession pendant les 15 premières minutes. La déroute suisse aurait pu être évitée, malgré la différence de niveau du début, avec beaucoup de si, que j’effacerai immédiatement après les avoir évoqués.

Si Von Bergen n’avait pas été blessé, peut-être qu’il aurait soulevé sa jambe gauche avec plus de promptitude  que Senderos au moment de la passe géniale de Pogba à Benzema pour le quatrième but. Si Benaglio avait fait preuve de plus de détente sur le coup de tête de Giroud pour le premier but (ou laissé Rodriguez sauver sur la ligne). S’il avait mieux fermé son angle au premier poteau lors du goal de Matuidi (2-0). Ou si le joueur offensif (?)  chargé de reculer avait neutralisé Giroud dans son sprint de 60 mètres en profondeur, à la suite d’un corner en sa faveur (3-0).

La Suisse a pris une belle fessée parce qu’elle a accepté de découvrir son arrière dès le commencement (sans souci de défendre à outrance). Avec une volonté d’avancer, avec une envie de dominer tout de suite étouffée dans ses prémices et foudroyée par la fulgurance des flèches empoisonnées frappant son but. C’est bien la machine annoncée par Othmar Hitzfeld (un rouleau compresseur de très forte cylindrée) qui s’est mise en branleà partir l’entame. Et avec une réussite immédiate.

Deschamps avait bien préparé son affaire. C’est ce que me laisse penser l’ouverture du score. Giroud s’étant placé nettement hors de la couverture en zone des rouges et blancs sur corner. Quand il a pris le ballon, il arrivait lancé, en course avant pendant que les Suisses reculaient. Net avantage Giroud. Plus vite, plus haut, plus fort. Et coup de tête puissant. 1-0. Et fin des illusions deux minutes plus tard.

Hitzfeld se trouve devant un sacré dilemme avant le dernier défi qualificatif. J’ose croire qu’il saura le relever avec confiance, sang-froid, détermination et audace. Comme il l’a fait à la mi-temps. Où un entraîneur latin aurait fermé la boutique pour éviter la débandade, il a continué à risquer, à jouer à quitte ou double, comme un Allemand qui jette toutes ses forces jusqu’à la dernière minute. Et là, quand le rythme a un peu baissé, les arrières-petits-fils de Guillaume Tell ont démontré de belles qualités de cœur et de jeu.

Hop Suisse !

Didier Deschamps

Il ne siège pas au sein de la trilogie du panthéon du football français, issue de l’immigration. Son nom possède une consonance francophone et non polonaise comme Kopa(szewski), italienne comme Platini ou kabyle comme Zidane. Le patronyme Deschamps sent l’humus, le sillon et le labour. Le bon sens terrien avec les pieds solidement campés sur le plancher des vaches. Didier n’a jamais possédé la fulgurance géniale des Dieux du stade, mais il a mené son chemin avec ambition, courage, patience, combativité et ténacité. Pour atteindre la plus haute marche du podium.

Trente ans de football lui ont permis de remplir comme nul autre tricolore sa vitrine de trophées. Il est champion du Monde et d’Europe avec Zizou, champion d’Italie et vainqueur de la Ligue des Champions une fois de plus que Zinédine. Ce qui lui octroie le plus beau palmarès hexagonal (si l’on considère comme moi que les titres acquis en sélection nationale valent plus que les sacres conquis en club). Deschamps a glané plus de lauriers collectifs que Kopa, Platini ou même Zidane. Qu’il soit devenu le plus médaillé des footballeurs bleus n’en fait pas pour autant le plus populaire. Après la victoire, l’opinion publique préfère souvent l’imprévisibilité des artistes et l’évanescence de la création au labeur constant et efficace des hommes de devoir.

L’occasion m’a été offerte de suivre une des conférences de presse de DD avec des journalistes de différents médias étrangers, deux mois avant le début de « Brasil 2014 ». Le laps de temps qui nous séparait de la compétition et la provenance géographique des reporters gommaient toute menace de polémique. À destination de Didier, pas de question piège ni de pique vénéneuse. Deschamps a répondu avec précision dans sa langue maternelle, avant de conclure pendant cinq minutes dans l’idiome de Dante qu’il manie parfaitement. Du global, de l’hexagonal, de l’international aussi. Pendant une heure, DD, habitué à la dissection microscopique de ses mots, n’a commis aucun impair de langage. Il n’a perpétré qu’un oubli mineur qu’il a corrigé deux fois. Une première fois quand un journaliste allemand lui a demandé s’il ne comptait pas l’équipe de Löw parmi les favoris. Une deuxième fois, à l’issue de l’interview, lorsqu’il s’est approché des rédacteurs germaniques pour répéter que son omission n’était que trou de mémoire dans l’énoncé d’une liste consistante.

L’apparence physique de Deschamps dégage une solidité considérable, son visage aussi. Son faciès est volontaire, vigoureux, carré. Avec le temps, son propos, lui, est devenu rond, sans aspérité. La cohérence extrême de sa pensée et son esprit pragmatique soulignent les priorités qu’il prescrit en laissant une totale liberté d’interprétation de ses propos simples. Pour pouvoir camper sur ses analyses, sans vouloir les imposer aux autres. L’esprit gouailleur du footballeur, qui démontrait la vivacité de ses méninges avec de mordantes réparties pour régner sur ses coéquipiers chambreurs, s’est estompé. Il ne l’utilise plus qu’au compte-goutte. Pour se marrer. Pour faire rire. En jouant sur le poids de mots et en s’autorisant, par exemple, à expliquer à l’auditoire, avec le sourire charmeur, qu’une « vingtaine » signifie plus ou moins vingt, et non vingt tout ronds.

Quand le reporter romand de la RTS a affirmé que depuis six mois l’équipe de France montait en puissance (opinion que je partage totalement) et qu’elle a apporté une petite confirmation contre les Pays-Bas, Didier s’est amusé de l’adjectif : « – petite ? » avant de se réfugier dans la narration factuelle des derniers matchs sans surévaluer la qualité de sa sélection. Pour éviter de devenir un favori.

Quand un autre envoyé spécial l’a interrogé au sujet des titulaires indiscutables de son escouade, il a badiné en déclarant qu’il était le seul français certain d’aborder le premier match de Coupe du monde parce que lui, il ne risquait pas de se blesser. Ce qui, sans avoir l’air d’y toucher, l’autorisait de dire à mots couverts qu’il est bien le boss incontournable et aussi, que les choses du football sont bien plus fragiles qu’elles ne paraissent. Avant de complètement adhérer aux noms des joueurs qui lui ont été suggérés pour encadrer son équipe sur le terrain. Il a osé le point d’interrogation avant d’épouser la parole de l’interlocuteur. Il a ensuite offert à l’opinion publique de chaque pays son lot de compliments attendus. Avec réalisme. Sans en rajouter.

Ainsi en est-il allé de l’Helvétie. Il s’est incliné devant la valeur de la tête de série du groupe E et son excellent 8e rang au classement FIFA, fruit de nombreuses années de bons résultats. Il a reconnu l’expérience supérieure de son coach Othmar Hitzfeld, a admiré son palmarès et décrit avec précision son 4-2-3-1 qu’il a déjà visionné à plusieurs reprises, même si de multiples autres DVD attendent encore son œil expert. Il a respecté cette équipe qui se regroupe très vite et qui attaque avec une vélocité féroce. Il a cité les cadres qui évoluent dans des grands clubs pour bien faire comprendre toute l’estime qu’il leur porte. Et il a conclut que la Suisse sera favorite de sa confrontation avec la France le 20 juin à Salvador.

Si une heure de dialogue avec la presse européenne ne permet pas de grandes révélations, elle suffit tout de même à décrypter l’entraîneur, ses valeurs et son fonctionnement. La pertinence de sa perception de la réalité, sans fard ni faux semblants, s’impose. Il évoque des faits cohérents, reconnus, indiscutables, sans toujours en livrer son interprétation, qu’il laisse au libre arbitre de son interlocuteur. Et qu’il se plait à nuancer en ne lui accordant que la valeur d’une hypothèse.

Son credo est imprégné de concepts évidents et éprouvés. Il attache une importance primordiale au résultat, car « quand on gagne tout va bien ». Il recherche avant tout la compétitivité sur le long terme, la maîtrise des événements et s’adapte au moment présent. Il veille à ce que le projet sportif collectif prenne le pas sur l’objectif individuel. Il accepte l’idée que tous ses joueurs ne soient pas des amis, s’ils sont tous des compétiteurs et qu’ils évoluent avec détermination, conviction et émotion. Et qu’ils se sentent dans la peau de privilégiés, même s’ils sont remplaçants.

C’est d’ailleurs à l’aide d’un tel raisonnement qu’il a barré le nom de Samir Nasri de sa liste de 23+7. Et avec de petites phrases sans équivoque. « Je ne suis pas sur la forme du moment ». « Pour bâtir la meilleure équipe possible, il faut sélectionner les meilleurs, penser à ceux qui joueront moins et à ceux qui ne joueront pas du tout ». « Avec Samir, on parle d’un joueur de qualité, bien évidemment. Il a eu sa chance en équipe de France (41 sélections) et il n’a pas été à la hauteur de ce qu’il fait avec Manchester City. Il l’a dit lui-même : quand il est remplaçant, il n’est pas content. Je peux vous assurer ça se sent et ça se ressent. » Pour éviter des problèmes, Deschamps renonce à une bonne solution, qui aurait pu remettre en cause son 4-3-3 avec un milieu défensif et deux milieux relayeurs.

À l’issue de la réunion collective, j’ai eu le privilège de rencontrer Didier en tête à tête dans son bureau de la FFF. Pour une vingtaine de minutes qui se sont transformées en une trentaine. Pour gratter sous les poncifs, pour éclairer des zones d’ombre. Immédiatement, un contact imprégné de confiance et de respect s’est établi. Assis sur le bout de son fauteuil de cuir, penché en avant, attentif à mes mouvements pour s’y adapter comme un miroir, il a parlé vrai, juste, avec un réel sens des priorités.

Il m’a conté sa semaine de stage à Saint-Étienne, accompagné de ses parents, à l’âge de treize ans (j’ai entendu parler de Deschamps pour la première fois en 1983, de la bouche de Garonnaire, le recruteur mythique des verts). Il m’a décrit Suaudeau, Blasevic, Goethals, Ivic, Lippi et Jacquet, qui sont tous source d’inspiration. Il m’a dépeint Coco, son sens du jeu, de l’entraînement, du comportement tactique et ses sautes d’humeur. Il m’a raconté Miro malicieux et rusé qui l’a nommé capitaine. Il m’a relaté Raymond, parfait à Marseille, avec sa distance bienveillante vis-à-vis d’un environnement bouillant. Il m’a expliqué l’échec de Tomislav, beaucoup trop exigeant à l’égard de son groupe. Il m’a loué Lippi, sa rigueur tactique et ses exercices quotidiens pour améliorer l’organisation de jeu, sa relation humaine avec ses joueurs et son expression orale habile. Il a volé au secours de la communication publique embrumée d’Aimé pour déclamer la grandeur de l’homme et de l’entraîneur, sa stature imposante à la tête d’un groupe. Et j’ai acquiescé à toutes ses descriptions qui collaient à mes ressentis lors de mes rencontres avec ces sommités. Il m’a fait l’honneur de confesser (il connaît mes penchants concernant le jeu…) que seul son AS Monaco, après trois ans de travail continu, a joué un football attrayant.

Nous avons parlé de la préparation nécessaire aux conférences de presse, de l’énergie qu’elles coûtent, de la vigilance extrême pour éviter la polémique, de l’obligation de ne pas lire les commentaires ni de les entendre pour ne pas vouloir régler des comptes avec la presse. Et je lui ai finalement avoué avoir utilisé un de ses interviews au moment de ses déboires à Marseille (série négative record de l’histoire du club) lors d’un cours donné à des étudiants de la Business School de Toulouse, pour expliquer l’extrême difficulté de la fonction d’entraîneur. Son discours était cohérent, son verbe précis, sa parole ferme. Comme toujours. Mais son visage marqué, son teint blême, son cheveu subitement blanc, ses rictus de malaise trahissaient une lassitude immense, une fatigue incommensurable. À tel point, qu’à la vue des images, j’ai immédiatement cru que nous étions contemporains.* Donc qu’il approchait la fin de sa carrière de coach. Quand je lui ai livré l’anecdote, il a aussitôt surenchéri en reconnaissant qu’à cette époque, il était miné par des problèmes insolubles, que l’ambiance était exécrable, qu’il pesait dix kilos de trop. Et qu’il a vécu une période infernale après avoir été à la tête de l’OM lors de la conquête des ses derniers titres (un titre de champion et deux Coupes de la Ligue).

C’est un Deschamps ragaillardi par la fonction de sélectionneur, à nouveau symbole de victoire, qui dirigera les bleus contre la Suisse. La bataille sera terrible. Othmar Hitzfeld est prévenu.

* Nous avons vingt ans de différence