Über alles

Les temps ont changé. Et avec eux l’affection que je porte au football allemand. J’aime la Bundesliga et son football ouvert et engagé. Je chéris l’activité folle et la prise de risque du Borussia Dortmund. Je suis friand de la technicité et de l’esprit offensif du Bayern Munich. J’apprécie l’équipe nationale et son jeu spectaculaire. Une équipe qui perd 5 à 3 contre la Suisse  attire immanquablement ma sympathie… Pour le panache de l’exhibition. Pour la perméabilité de sa défense. Pour l’absence de calcul. Pour la spontanéité du comportement. Qui ne peut pas perdurer tout le temps d’un Euro. Ne rêvons pas.

La démarche de Joachim Löw, et ses explications de texte, rappellent le romantisme allemand ou le « Sturm und Drang » de Goethe et le règne des sentiments. Un entraîneur qui revendique : « Le public doit ressentir «des émotions positives» ou «Les titres, c’est beau (…), mais il faut laisser la trace du jeu» ou «Il faut que les gens puissent dire « cette équipe est formidable » même s’il lui arrive de perdre» ou «J’ai une préférence donnée aux joueurs techniques, offensifs» déclenche en moi un soutien indéfectible.

Cette vision du football pourrait paraître un credo isolé, il me semble être un mouvement de fond, accompagné par de nombreux autres collègues germaniques. En janvier, j’étais à Kansas City à la convention NSCAA des entraîneurs américains. Franck Wormuth, responsable de la formation des entraîneurs à la DFB, sortait d’un « clinic » avec de jeunes footballeuses, pas complètement réussi dans son exécution. Quand je lui ai fait part de mes réticences concernant le niveau des joueuses pour la démonstration, il m’a expliqué que bien au contraire, cela lui permettait de démontrer une démarche pédagogique adéquate pour faire progresser les athlètes dans la réalisation de l’exercice. Si bien que la manière est devenue alors aussi importante que le résultat.

Ce qui change d’un autre temps et remémore les paroles de Gary Lineker qui disait: « Le football se joue à onze contre onze et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne » et les mauvais moments passés quand la victoire pouvait être le fruit d’un cynisme consternant.

Je me souviens d’un cours d’entraîneur à Leipzig durant lequel j’essayais d’expliquer le mécanisme du jeu en zone (la « Viererkette » pour eux). Berti Vogts, sélectionneur national, avait analysé les déboires teutons à la Coupe du Monde 1994 par l’oubli des vertus traditionnelles de son peuple, soit travail, discipline, volonté et courage. Ce qui me paraissait tout de même bien léger comme remise en cause.

Mon étonnement fut considérable de constater que ces concepts furent suffisants pour remporter l’Euro 96. Berti me reprocha d’ailleurs, dans son style droit et direct, mon absence d’enthousiasme devant ce succès, ce qui nous valut quelques échanges musclés. Qui me valurent quelques mécomptes. La victoire avait alors toujours raison.

Dans cet Euro 2012, l’Allemagne est en passe de revalider le dicton de Lineker. 3 matches et 3 victoires. Les défaites du printemps contre la France (2-1) et la Suisse ont laissé des traces. Bénéfiques. Sans renier ses valeurs, l’équipe de Löw a nuancé son romantisme, pour affermir la protection de son but. La défense grande et forte rassure, avec le gardien Neuer, 1,93 m, avec Boateng, 1,92 m à droite, Hummels, 1,92 m et Badstuber 1,89 m au centre et Lahm, 1,70 m à gauche. Avec Khedira, 1,89 m et Schweinsteiger, 1,83 m (qui sera un joueur marquant du tournoi) au milieu. Avec Muller, 1,86 m à droite et Podolski, 1,82 m à gauche, avec Özil, 1,86 m derrière Gomez, 1,89 m dans l’axe en attaque, l’Allemagne dicte sa taille dans un 4-4-1-1 impressionnant. Mais surtout talentueux. Elle impose certaines vertus chères à Berti, mais aussi beaucoup de qualité créative et technique, valorisée par un goût de risque moins inconsidéré que voici peu.

Selon moi, Joachim a un seul défaut. Il est trop bien peigné pour un entraîneur. Et il n’a fait qu’une faute depuis le début de cet Euro. Son équipe a gagné ses trois premiers matchs. Quand on sait que pour remporter la compétition, qui est bien une Coupe et non un Championnat, il faut gagner toutes les prochaines rencontres à partir des quarts de finale, souhaitons que 6 victoires d’affilée ne soient pas un challenge irréalisable.

Etude tactique

    Voici plus de dix ans, j’ai été invité par La Fédération Allemande de Football, ou plutôt par l’Union des Entraineurs chargée des cours de recyclage  de ses membres, à expliquer le fonctionnement du jeu en zone. En ce temps-là, les équipes de Bundesliga évoluaient en 3-5-2, avec un marquage individuel et un libero. J’ai connu quelques problèmes de traduction basique. Je parlais de « Raumdeckung » (marquage de zone) où ils s’exprimaient par « Viererkette » (chaîne de quatre). Ils semblaient terrorisés par l’absence d’un « balayeur » chargé d’arrêter tous les ballons en profondeur.

    Aujourd’hui la révolution est complète. Joachim Loew, le coach allemand avoue : « Mon système préféré est le 4-4-2 » et il ajoute : « mais j’ai la chance de pouvoir en changer. Je peux aussi n’aligner qu’un seul attaquant, ou trois. La tactique est une chose, le jeu en est une autre. La manière de bouger, de faire vivre le ballon est aussi importante.» De nos jours, la rigidité du système de jeu fait place à plus de souplesse. En fonction des qualités de ses propres joueurs. Par rapport à celle de l’adversaire. Le 4-5-1 avec pressing très haut contre le Portugal a merveilleusement fonctionné. Il avait pour objectif de pourrir la relance lusitanienne, de casser le style de jeu adverse. Et aussi longtemps que la « Mannschaft » a réussi à perturber les premières passes adverses, elle a dominé la partie.

    Pour préparer la demi-finale contre la Turquie, Joachim prévient : « Nous devrons imposer notre jeu. Nous allons étudier plus précisément le leur, et leurs forces. On ne sait pas quel sera le déroulement du match, mais il faudra s’adapter et trouver les réponses. Les deux équipes sont capables de défendre et d’attaquer. Nous devrons de toute façon prendre nos responsabilités. Cette équipe est beaucoup plus imprévisible que le Portugal. Franchement, c’est du 50-50″.

    Ce qui traduit quelques évidences. L’Allemagne ne veut pas revêtir le rôle du favori, avec les responsabilités qui lui incombent en terme d’action et de jeu. L’Allemagne craint l’inconnu, car elle ne peut pas se préparer avec certitude et qu’elle devra improviser. L’Allemagne, comme toutes les équipes, présente le prochain adversaire comme le plus redoutable. Peut-être pas à tort.