Les souvenirs de Marcelin

Le repas de retrouvailles avait été bien arrosé. Sauf pour lui. Il ne boit toujours pas d’alcool. Sa fille Christelle était passée faire un bisou. Et s’était remémorée la visite qu’elle m’avait faite, gamine, avec son père et son frère, sur mon lit de douleur, à l’hôpital de Bordeaux, en 1977. En voiture. Depuis le Jura suisse. Pour me soutenir et m’encourager.

Marcelin brûlait d’impatience de me montrer des documents qu’il avait conservés et d’autres images plus personnelles. Dont un livre de photos superbe relatant des vacances en Corse. Avec femme, enfants et beaux-enfants. Et surtout, petits-enfants. La fierté du grand-père.

Il sort l’album du football suisse (une sorte de Panini) de la saison de 1967-68. Avec son portrait sous les couleurs du FC La Chaux-de-Fonds. M. Voisard. 1946. Et un commentaire en allemand et en italien, comme il se doit en Suisse : « Arrière. Joueur habile et mobile. Bonne condition physique ». Qui avait joué en équipe suisse junior avec mon frère Pierre-Antoine, et que je connaissais déjà un peu avant de devenir son partenaire. Et aussi : D. Jeandupeux. 1949. Avant. Jeune talentueux dont on reparlera certainement encore.

Il exhume le « Miroir du football » du 23 octobre 1975 qui relate l’arrivée d’un artiste suisse à Bordeaux et une coupure de journal du mardi 27 mai 1980 qui explique la victoire de Sion dont j’étais l’entraîneur. Et qui avait remporté la finale de coupe suisse.

Mais surtout, il s’arrête sur une photo, qui le montre au premier plan, à table, dans l’ultime équipe glorieuse du FC La Chaux-de-Fonds, qui vient de gagner le dernier de ses 3 titres de Champion suisse en 1964. Je reconnais les idoles de ma jeunesse, Kiki Antenen, Cocolet Morand, Marcel Mauron, et Heinz Bertschi entre autres, avec qui je n’ai malheureusement jamais eu le privilège de jouer. Et au fond Henri Skiba l’entraîneur français.

Le cliché, en noir et blanc, est pris dans un hôtel peu luxueux de la région stéphanoise. Le 9 septembre 1964. Au moment de la collation d’avant-match avant la partie de ligue des champions contre l’AS Saint-Etienne qui se terminera 2-2 (des gradins, sous une pluie battante, j’ai vécu la victoire 2-1 et la qualification des « meuqueux » au retour). Lors de cet avant-match, les footballeurs chaux-de-fonniers paraissent concentrés, sereins, avec un léger sourire qui s’adresse au photographe. Mais l’information essentielle provient des commentaires de Marcelin :  « Pour le déplacement des montagnes neuchâteloises dans le Forez, nous avons voyagé dans des voitures privées… La prime de 1100 francs payée pour l’exploit a représenté la plus grosse que j’ai eu l’occasion de gagner au cours de toute ma carrière. J’étais amateur, et au début de l’aventure, pour me rendre aux 3 entraînements hebdomadaires, je mettais une heure à l’aller et une au retour. »

Autres temps, autres mœurs. Les temps ont bien changé. Et changé en bien.

La panne de Jo

Sur le terrain, pas d’équivoque. Les meilleurs ont gagné. Proprement. Avec classe (Federer contre Gasquet). Avec talent, détermination et puissance (Federer-Wawrinka contre Benneteau-Gasquet). Avec sang-froid, courage, stratégie et précision (Monfils contre Federer). Avec sérénité, intensité et vigueur (Wawrinka contre Tsonga).

La défaite de Jo contre Stan a pris des proportions hors de propos. La mine fermée et abattue de Tsonga après le revers m’a semblé malvenue, démesurée. Nous n’en connaîtrons jamais les vraies raisons. La plus présentable reste l’hypothèse de la blessure. Qui deviendra l’argument officielle. La plus incontestable. Et qui explique la communication incertaine du clan français. Pour embrouiller l’adversaire suisse. Pour ne pas lui offrir d’indice solide pour préparer les différents duels. Pour faire jaillir un joker inattendu au dernier moment plutôt qu’avouer le forfait du numéro 1 bleu. Je peux le comprendre. Entraîneur, je l’ai tenté moi aussi.

A posteriori, après l’insuccès français, le flou des mots a provoqué malaise et interprétation des événements. Les joueurs, le capitaine, ressortent affaiblis de la perte de la Finale de Coupe Davis. L’unité du groupe semble fragilisée. Ce qui gêne plus qu’une défaite contre plus fort que soi. Dans les classements ATP et sur le court.

La face déconfite de Tsonga après l’échec m’a meurtri. J’ai été manceau. Rencontré son charmant papa. Vibré à ses exploits. Mais peut-être que son ambition personnelle et les rêves de gloire d’une nation étaient trop lourds à porter. Ou qu’une préparation trop longue n’est pas favorable, car elle oblige à se focaliser trop fort et trop tôt sur l’objectif. Ou parce que le premier match était chargé de trop certitude et d’importance. Et que hors du scénario idéal avec une victoire d’entrée, le sort de la rencontre était joué. Ce qui s’est révélé exact. Mais qui aurait pu se montrer faux.

Égalité

Le sport, le tennis, et surtout la Coupe Davis offre des scénarios étonnants. C’est pour cela qu’on l’aime. Nous attendions plutôt des victoires des numéros 1 contre les numéros 2. Et c’est le contraire qui s’est produit. Wawrinka a dominé Tsonga. Monfils a écrabouillé Federer. Dans un premier temps, la France souffre de migraine. Dans un deuxième, la Suisse s’inquiète fortement. Roger, que l’on veut invincible du côté de Genève et Zurich, flageole. Et tous les pronostics s’affolent.

Les experts annonçaient Stan comme un fébrile chronique. Il s’est montré solide comme un roc. Tsonga, le guerrier, n’est jamais parvenu à entamer le combat. Federer, l’enchanteur, n’a réussi aucun tour de magie. Monfils, le fantasque a démontré une régularité robotique chargée d’émotions positives.

Selon moi, le double était acquis aux français. Chiudinelli, le seul helvète à préparer l’ échéance, n’a pas la dimension planétaire de l’événement. Mais une évidence s’impose à moi. Le Federer de vendredi n’a aucune chance de gagner dimanche un des points décisifs. Il manque de jambe, de fluidité dans les gestes, de certitudes sur terre. Il a pourtant trop joué cette année et les repaires sur l’ocre de Lille lui font défaut. Il doit, il va affronter les bleus en double pour dérouiller son corps, retrouver peu à peu ses meilleurs coups et son coup d’œil laser.

Wawrinka sera aligné à son côté. Il respire la forme et la confiance en lui. Lüthi rebâtira le duo d’or olympique. Par obligation. Par superstition.

L’incertitude subsiste. Les spectateurs seront gagnants. Vive la Coupe Davis.

Le dos de Roger

Voici une quinzaine de jours, lors du tournoi de Bercy, les journalistes français demandaient avec insistance à Federer, si son programme de fin d’année n’allait pas être surchargé. 6 victoires et une défaite plus tard, après des succès dans les tournois de Shanghai et de Bâle, Roger coince. Ou plutôt son dos.

Certains lui reprocheront sa boulimie de titre. Pas moi. Et sa conséquence douloureuse. Le Suisse a renoncé à la Finale du Masters. Et on s’interroge au sujet sa participation à la Finale de la Coupe Davis. Va-t-il jouer ? Et si oui, dans quel état ? Avec quelle préparation sur terre battue ?

Le surmenage peut déclencher des problèmes mécaniques, même chez un athlète harmonieux comme Federer. Mais je pencherais plus pour un blocage psychosomatique après le duel âpre, épique et autodestructeur contre son coéquipier Wawrinka. « La personne ayant mal au dos à l’impression de devoir trop endosser. Parce qu’on lui en demande trop, ou parce qu’elle-même est trop exigeante, elle s’encombre de fardeaux trop lourds pour elle. »

L’attente de tout un pays pèse sur le numéro 2 de l’ATP, Roger, pas sur le numéro 4, Stan. C’est à lui de ramener le saladier. Pour tout un peuple. Pour lui, qui rêve tant de remplir sa vitrine de tous les trophées. La pression sur lui est démesurée. L’esprit fait disjoncter le corps. Et le poids de l’expectative recommence à être supportable. Convalescent, mal préparé, il retrouve le droit de perdre. Et le Maître redevient encore plus humain. Avec ses petites faiblesses. Qui me le rendent encore plus sympathique.

Imprévisible Argentine

Si le passé ne garantit pas le futur, il autorise à lancer quelques hypothèses et à renifler des tendances. Je vous emmène donc à Belo Horizonte, dans le stade coloré du Mineirao, où j’ai assisté, le 24 juin, au match Argentine – Iran. Et si j’ai plus envie de brosser un tableau de l’ambiance passionnée, exaltée par les spectateurs argentins plutôt que de décrire le débat du terrain, la raison en est simple. Sur la pelouse, l’exhibition fut indigente le rythme de la rencontre lent et l’imagination de l’équipe d’Alejandro Sabella pour contourner le mur iranien, famélique, besogneuse. Ce qui ouvre de belles perspectives d’avenir aux confédérés, si l’on continue de positionner les Helvètes dans le rôle de David et les gauchos dans celui de Goliath.

Si j’attribue le titre de plus mauvais match de la Coupe du Monde 2014, je lui offre un podium dans mon idéal en ce qui concerne le décor et l’atmosphère. Sur la plus haute marche, je range Brésil – Nouvelle-Zélande, à Séville en 1982 avec un stade qui fredonnait en chœur « Brasil » comme une mélodie d’amour sur un tempo de samba. J’accorde la deuxième place à « God save the Queen » chanté avec ferveur par 80 0000 Anglais à Wembley avant d’affronter l’Allemagne en 1996. Et Argentine – Iran restera un grand moment émotionnel par la flamme, l’ardeur et la passion de 25 000 (?) supporters blancs et ciel vocalisant à tue-tête le classique « Vamos Argentina » et la « Marcha patriotica » de l’hymne national. Mais aussi et surtout l’air simple (de Bad Moon Rising de Creedence Clearwater Revival), envoûtant, orgueilleux et provocateur, repris par tous les spectateurs « albiceleste », parfois debout sur leur siège et agitant les bras avec vigueur : « Brésil, dis-moi ce que ça te fait de nous avoir sur ta terre

Je te promets que même si les années passent, nous n’oublierons jamais/Que Diego vous a dribblé, et Cani terrassé/Vous pleurez depuis l’Italie jusqu’à aujourd’hui/Tu vas voir Messi, il va nous ramener la Coupe/Maradona est plus grand que Pelé. »

Si la foi intangible du cantique repris par des dizaines de milliers de voix enthousiasme et impressionne, il irrite au plus haut point les Brésiliens qui remplissent le stade pour moitié. Qui crient leur fierté d’être brésilien, qui raillent les déboires des coéquipiers de Messi et qui soutiennent à fond ses opposants, dans ses meilleurs moments. Mardi à l’Arena Corinthians, une marée de tuniques jaunes supportera toutes les actions des footballeurs à maillot rouge et croix blanche.

Contre l’Iran, l’Argentine, qui affrontait un bloc défensif soudé, compact, discipliné et agressif n’a pas convaincu dans son expression collective. Higuain a trainé sa peine aux abords de la cage adverse, Agüero, impeccable avec Manchester City, a très peu menacé le très bon gardien iranien Haghighi, Di Maria a bredouillé son football. Messi a sauvé la patrie. Une fois de plus. Avec sang-froid. Au détriment de ses partenaires qui attendent ses exploits plutôt que de les tenter eux-mêmes ? Quand je vois l’excellent niveau d’Alexis Sanchez et de Neymar en sélection et leurs performances à Barcelone, cela m’interpelle. Lorsque je constate l’inconsistance de Gonzalo, de Sergio Leonel et d’Angel contre le groupe de Carlos Queiroz, je m’interroge. Lionel Messi prend-il trop de place dans son équipe ? Au point d’inhiber ses confrères d’offensive ? Jusqu’à les freiner dans leur rage de marquer ? Même en trottinant souvent, la « pulga », la puce, constitue LE POINT FORT des « albiceleste ». À l’aide de son mental, à son explosivité et sa vitesse de course, de geste et d’esprit. Grâce à l’extrême précision de sa vision du jeu et de sa technique. Mais ne serait-il pas aussi son point faible ? Si Messi ne marche pas sur l’eau, l’Argentine ne risque-t-elle pas de se noyer ?

Contre le Nigeria, vous avez constaté comme moi l’amélioration de la performance collective et individuelle de certains joueurs, dont Di Maria, incisif, percutant, dangereux et très actif. Un groupe semble naître malgré ses incertitudes défensives. Son état d’esprit paraît se développer. Comme une équipe qui ira loin sans porter l’étiquette de favori ? Pas question.

À Sao Paulo, contre notre mère patrie, je parie sur un 4-4-2 en losange. Avec Romero dans la cage, bon, sans plus. Garay et Fernandez, des stoppeurs rugueux, disciplinés, bien dans les airs, mais pas parmi les plus rapides. Zabaletta, très percutant vers l’avant et Rojo, au jeu de tête menaçant comme latéraux. Mascherano, complet, aidé de Gago, à sa droite, équilibre l’ensemble. Di Maria, milieu offensif dangereux se replacera en fonction des inspirations de Messi, libre, derrière Aguëro et Higuain, des buteurs. Qui défendent avec peu d’entrain.

La petite Suisse a sa chance. Et peut gagner. Si Shaquiri refait le Messi.

Les dessous d’une fessée

Mon programme de voyage au Brésil , organisé avant le tirage au sort, présentait un point de faiblesse, que je n’ai pas réussi à contourner. Le vendredi 20 juin, je décollais de Salvador à 16h08, soit 8 minutes après le début du match Suisse-France. J’ai certes pu retrouver dans la mi-journée des visages connus grimés aux couleurs nationales dans le Pelourinho, qui appartient au patrimoine mondial de l’humanité. Je pensais n’apprendre le résultat du choc qu’à l’atterrissage à Belo Horizonte.

Bonne surprise, l’avion de la compagnie Azul disposait de petits écrans et diffusait la rencontre en direct. Bonne surprise, à la mi-temps, mon cœur me confirmait que je n’avais pas renié ma citoyenneté d’origine, l’humidité de mes yeux avait choisi son camp. Même si je voyage avec mon passeport français.

Le match a bien mal commencé pour les Helvètes, avec des Français qui avaient fait leur la devise olympique : « plus vite, plus haut, plus fort » et plus technique aussi. Et qui contrait une équipe à croix blanches au jeu ambitieux, avec des latéraux offensifs, partis vers l’avant et sortis de leur rôle défensif à la perte de balle, ce qui arrivait régulièrement après 5 secondes de possession pendant les 15 premières minutes. La déroute suisse aurait pu être évitée, malgré la différence de niveau du début, avec beaucoup de si, que j’effacerai immédiatement après les avoir évoqués.

Si Von Bergen n’avait pas été blessé, peut-être qu’il aurait soulevé sa jambe gauche avec plus de promptitude  que Senderos au moment de la passe géniale de Pogba à Benzema pour le quatrième but. Si Benaglio avait fait preuve de plus de détente sur le coup de tête de Giroud pour le premier but (ou laissé Rodriguez sauver sur la ligne). S’il avait mieux fermé son angle au premier poteau lors du goal de Matuidi (2-0). Ou si le joueur offensif (?)  chargé de reculer avait neutralisé Giroud dans son sprint de 60 mètres en profondeur, à la suite d’un corner en sa faveur (3-0).

La Suisse a pris une belle fessée parce qu’elle a accepté de découvrir son arrière dès le commencement (sans souci de défendre à outrance). Avec une volonté d’avancer, avec une envie de dominer tout de suite étouffée dans ses prémices et foudroyée par la fulgurance des flèches empoisonnées frappant son but. C’est bien la machine annoncée par Othmar Hitzfeld (un rouleau compresseur de très forte cylindrée) qui s’est mise en branleà partir l’entame. Et avec une réussite immédiate.

Deschamps avait bien préparé son affaire. C’est ce que me laisse penser l’ouverture du score. Giroud s’étant placé nettement hors de la couverture en zone des rouges et blancs sur corner. Quand il a pris le ballon, il arrivait lancé, en course avant pendant que les Suisses reculaient. Net avantage Giroud. Plus vite, plus haut, plus fort. Et coup de tête puissant. 1-0. Et fin des illusions deux minutes plus tard.

Hitzfeld se trouve devant un sacré dilemme avant le dernier défi qualificatif. J’ose croire qu’il saura le relever avec confiance, sang-froid, détermination et audace. Comme il l’a fait à la mi-temps. Où un entraîneur latin aurait fermé la boutique pour éviter la débandade, il a continué à risquer, à jouer à quitte ou double, comme un Allemand qui jette toutes ses forces jusqu’à la dernière minute. Et là, quand le rythme a un peu baissé, les arrières-petits-fils de Guillaume Tell ont démontré de belles qualités de cœur et de jeu.

Hop Suisse !

Didier Deschamps

Il ne siège pas au sein de la trilogie du panthéon du football français, issue de l’immigration. Son nom possède une consonance francophone et non polonaise comme Kopa(szewski), italienne comme Platini ou kabyle comme Zidane. Le patronyme Deschamps sent l’humus, le sillon et le labour. Le bon sens terrien avec les pieds solidement campés sur le plancher des vaches. Didier n’a jamais possédé la fulgurance géniale des Dieux du stade, mais il a mené son chemin avec ambition, courage, patience, combativité et ténacité. Pour atteindre la plus haute marche du podium.

Trente ans de football lui ont permis de remplir comme nul autre tricolore sa vitrine de trophées. Il est champion du Monde et d’Europe avec Zizou, champion d’Italie et vainqueur de la Ligue des Champions une fois de plus que Zinédine. Ce qui lui octroie le plus beau palmarès hexagonal (si l’on considère comme moi que les titres acquis en sélection nationale valent plus que les sacres conquis en club). Deschamps a glané plus de lauriers collectifs que Kopa, Platini ou même Zidane. Qu’il soit devenu le plus médaillé des footballeurs bleus n’en fait pas pour autant le plus populaire. Après la victoire, l’opinion publique préfère souvent l’imprévisibilité des artistes et l’évanescence de la création au labeur constant et efficace des hommes de devoir.

L’occasion m’a été offerte de suivre une des conférences de presse de DD avec des journalistes de différents médias étrangers, deux mois avant le début de « Brasil 2014 ». Le laps de temps qui nous séparait de la compétition et la provenance géographique des reporters gommaient toute menace de polémique. À destination de Didier, pas de question piège ni de pique vénéneuse. Deschamps a répondu avec précision dans sa langue maternelle, avant de conclure pendant cinq minutes dans l’idiome de Dante qu’il manie parfaitement. Du global, de l’hexagonal, de l’international aussi. Pendant une heure, DD, habitué à la dissection microscopique de ses mots, n’a commis aucun impair de langage. Il n’a perpétré qu’un oubli mineur qu’il a corrigé deux fois. Une première fois quand un journaliste allemand lui a demandé s’il ne comptait pas l’équipe de Löw parmi les favoris. Une deuxième fois, à l’issue de l’interview, lorsqu’il s’est approché des rédacteurs germaniques pour répéter que son omission n’était que trou de mémoire dans l’énoncé d’une liste consistante.

L’apparence physique de Deschamps dégage une solidité considérable, son visage aussi. Son faciès est volontaire, vigoureux, carré. Avec le temps, son propos, lui, est devenu rond, sans aspérité. La cohérence extrême de sa pensée et son esprit pragmatique soulignent les priorités qu’il prescrit en laissant une totale liberté d’interprétation de ses propos simples. Pour pouvoir camper sur ses analyses, sans vouloir les imposer aux autres. L’esprit gouailleur du footballeur, qui démontrait la vivacité de ses méninges avec de mordantes réparties pour régner sur ses coéquipiers chambreurs, s’est estompé. Il ne l’utilise plus qu’au compte-goutte. Pour se marrer. Pour faire rire. En jouant sur le poids de mots et en s’autorisant, par exemple, à expliquer à l’auditoire, avec le sourire charmeur, qu’une « vingtaine » signifie plus ou moins vingt, et non vingt tout ronds.

Quand le reporter romand de la RTS a affirmé que depuis six mois l’équipe de France montait en puissance (opinion que je partage totalement) et qu’elle a apporté une petite confirmation contre les Pays-Bas, Didier s’est amusé de l’adjectif : « – petite ? » avant de se réfugier dans la narration factuelle des derniers matchs sans surévaluer la qualité de sa sélection. Pour éviter de devenir un favori.

Quand un autre envoyé spécial l’a interrogé au sujet des titulaires indiscutables de son escouade, il a badiné en déclarant qu’il était le seul français certain d’aborder le premier match de Coupe du monde parce que lui, il ne risquait pas de se blesser. Ce qui, sans avoir l’air d’y toucher, l’autorisait de dire à mots couverts qu’il est bien le boss incontournable et aussi, que les choses du football sont bien plus fragiles qu’elles ne paraissent. Avant de complètement adhérer aux noms des joueurs qui lui ont été suggérés pour encadrer son équipe sur le terrain. Il a osé le point d’interrogation avant d’épouser la parole de l’interlocuteur. Il a ensuite offert à l’opinion publique de chaque pays son lot de compliments attendus. Avec réalisme. Sans en rajouter.

Ainsi en est-il allé de l’Helvétie. Il s’est incliné devant la valeur de la tête de série du groupe E et son excellent 8e rang au classement FIFA, fruit de nombreuses années de bons résultats. Il a reconnu l’expérience supérieure de son coach Othmar Hitzfeld, a admiré son palmarès et décrit avec précision son 4-2-3-1 qu’il a déjà visionné à plusieurs reprises, même si de multiples autres DVD attendent encore son œil expert. Il a respecté cette équipe qui se regroupe très vite et qui attaque avec une vélocité féroce. Il a cité les cadres qui évoluent dans des grands clubs pour bien faire comprendre toute l’estime qu’il leur porte. Et il a conclut que la Suisse sera favorite de sa confrontation avec la France le 20 juin à Salvador.

Si une heure de dialogue avec la presse européenne ne permet pas de grandes révélations, elle suffit tout de même à décrypter l’entraîneur, ses valeurs et son fonctionnement. La pertinence de sa perception de la réalité, sans fard ni faux semblants, s’impose. Il évoque des faits cohérents, reconnus, indiscutables, sans toujours en livrer son interprétation, qu’il laisse au libre arbitre de son interlocuteur. Et qu’il se plait à nuancer en ne lui accordant que la valeur d’une hypothèse.

Son credo est imprégné de concepts évidents et éprouvés. Il attache une importance primordiale au résultat, car « quand on gagne tout va bien ». Il recherche avant tout la compétitivité sur le long terme, la maîtrise des événements et s’adapte au moment présent. Il veille à ce que le projet sportif collectif prenne le pas sur l’objectif individuel. Il accepte l’idée que tous ses joueurs ne soient pas des amis, s’ils sont tous des compétiteurs et qu’ils évoluent avec détermination, conviction et émotion. Et qu’ils se sentent dans la peau de privilégiés, même s’ils sont remplaçants.

C’est d’ailleurs à l’aide d’un tel raisonnement qu’il a barré le nom de Samir Nasri de sa liste de 23+7. Et avec de petites phrases sans équivoque. « Je ne suis pas sur la forme du moment ». « Pour bâtir la meilleure équipe possible, il faut sélectionner les meilleurs, penser à ceux qui joueront moins et à ceux qui ne joueront pas du tout ». « Avec Samir, on parle d’un joueur de qualité, bien évidemment. Il a eu sa chance en équipe de France (41 sélections) et il n’a pas été à la hauteur de ce qu’il fait avec Manchester City. Il l’a dit lui-même : quand il est remplaçant, il n’est pas content. Je peux vous assurer ça se sent et ça se ressent. » Pour éviter des problèmes, Deschamps renonce à une bonne solution, qui aurait pu remettre en cause son 4-3-3 avec un milieu défensif et deux milieux relayeurs.

À l’issue de la réunion collective, j’ai eu le privilège de rencontrer Didier en tête à tête dans son bureau de la FFF. Pour une vingtaine de minutes qui se sont transformées en une trentaine. Pour gratter sous les poncifs, pour éclairer des zones d’ombre. Immédiatement, un contact imprégné de confiance et de respect s’est établi. Assis sur le bout de son fauteuil de cuir, penché en avant, attentif à mes mouvements pour s’y adapter comme un miroir, il a parlé vrai, juste, avec un réel sens des priorités.

Il m’a conté sa semaine de stage à Saint-Étienne, accompagné de ses parents, à l’âge de treize ans (j’ai entendu parler de Deschamps pour la première fois en 1983, de la bouche de Garonnaire, le recruteur mythique des verts). Il m’a décrit Suaudeau, Blasevic, Goethals, Ivic, Lippi et Jacquet, qui sont tous source d’inspiration. Il m’a dépeint Coco, son sens du jeu, de l’entraînement, du comportement tactique et ses sautes d’humeur. Il m’a raconté Miro malicieux et rusé qui l’a nommé capitaine. Il m’a relaté Raymond, parfait à Marseille, avec sa distance bienveillante vis-à-vis d’un environnement bouillant. Il m’a expliqué l’échec de Tomislav, beaucoup trop exigeant à l’égard de son groupe. Il m’a loué Lippi, sa rigueur tactique et ses exercices quotidiens pour améliorer l’organisation de jeu, sa relation humaine avec ses joueurs et son expression orale habile. Il a volé au secours de la communication publique embrumée d’Aimé pour déclamer la grandeur de l’homme et de l’entraîneur, sa stature imposante à la tête d’un groupe. Et j’ai acquiescé à toutes ses descriptions qui collaient à mes ressentis lors de mes rencontres avec ces sommités. Il m’a fait l’honneur de confesser (il connaît mes penchants concernant le jeu…) que seul son AS Monaco, après trois ans de travail continu, a joué un football attrayant.

Nous avons parlé de la préparation nécessaire aux conférences de presse, de l’énergie qu’elles coûtent, de la vigilance extrême pour éviter la polémique, de l’obligation de ne pas lire les commentaires ni de les entendre pour ne pas vouloir régler des comptes avec la presse. Et je lui ai finalement avoué avoir utilisé un de ses interviews au moment de ses déboires à Marseille (série négative record de l’histoire du club) lors d’un cours donné à des étudiants de la Business School de Toulouse, pour expliquer l’extrême difficulté de la fonction d’entraîneur. Son discours était cohérent, son verbe précis, sa parole ferme. Comme toujours. Mais son visage marqué, son teint blême, son cheveu subitement blanc, ses rictus de malaise trahissaient une lassitude immense, une fatigue incommensurable. À tel point, qu’à la vue des images, j’ai immédiatement cru que nous étions contemporains.* Donc qu’il approchait la fin de sa carrière de coach. Quand je lui ai livré l’anecdote, il a aussitôt surenchéri en reconnaissant qu’à cette époque, il était miné par des problèmes insolubles, que l’ambiance était exécrable, qu’il pesait dix kilos de trop. Et qu’il a vécu une période infernale après avoir été à la tête de l’OM lors de la conquête des ses derniers titres (un titre de champion et deux Coupes de la Ligue).

C’est un Deschamps ragaillardi par la fonction de sélectionneur, à nouveau symbole de victoire, qui dirigera les bleus contre la Suisse. La bataille sera terrible. Othmar Hitzfeld est prévenu.

* Nous avons vingt ans de différence

La force du mental

Nous venions de quitter la table. Nous sommes montés dans sa voiture  pour nous rendre à l’entraînement du Borussia Dortmund. Au démarrage, il a failli écraser un couple de personnes âgées qui traversaient la chaussée. Perdu dans ses pensées, Ottmar ne les avait pas vues.  (Ca aurait pu m’arriver…). Je me suis demandé si une de mes questions,  insidieuse peut-être, l’avait perturbé. J’ai rapidement conclu que le tracas devait provenir d’ailleurs. Car pendant la première approche, il m’a répondu comme à un inconnu, à un étranger. En pesant tous ses mots. Avec clarté et intelligence, mais avec une prudence infinie.

Cet hermétisme a tenu 2 à 3 jours. Ce qui n’a pas manqué de me surprendre. Car lors de l’écriture de mon livre « les sorciers du foot » (une semaine avec un entraîneur renommé, son portrait, ses pensées, son travail de terrain), j’ai presque immanquablement réussi à créer une complicité immédiate avec tous les techniciens et à déclencher rapidement des confidences compromettantes qui auraient pu provoquer quelques remous médiatiques. J’ai souvent été le confesseur, le psychiatre qui a permis d’expulser les tourments grâce à un vécu similaire qui me permettait d’aider à sortir les blessures et les contrariétés enfouies. Pas avec Ottmar Hitzfeld. Pas tout de suite.

Si j’utilise l’anecdote ci-dessus, c’est parce l’équipe nationale suisse a présenté le même visage, la même personnalité que son entraîneur. Ce qui est souvent le cas dans les périodes de connivence. Contre l’Espagne, la Suisse a démontré hermétisme, prudence, intelligence, et simplicité. En relisant le portrait d’Ottmar, que j’ai couché sur le papier en 1996, j’ai été sidéré par le nombre d’adjectifs et d’expressions qui collent parfaitement à la performance individuelle et collective des joueurs à croix blanche contre les ibériques.

Je vous livre en vrac et en italique les qualités des footballeurs que j’ai adoré lors du plus grand exploit de l’histoire du football suisse : Avec lucidité, impassibilité, patience et sang-froid. Comme un boxeur qui ne baisse jamais sa garde, qui esquive tous les crochets, qui prend l’initiative. A coups de volonté obstinée. Avec une maîtrise de soi continuelle. Avec calme et discipline. Avec efficacité. Avec réalisme. Comme un ordinateur qui, entre deux réponses, choisit presque infailliblement la bonne. Avec la même froideur. Dans un souci de rendement. Avec une bonne évaluation de la situation.

J’ai longtemps séché pour accoler trois autres concepts permanents à la carrière d’entraîneur d’Hitzfeld : prise de risque, décision, intuition. En regardant la composition d’équipe, l’évidence m’a sauté aux yeux : Gelson Fernandes, milieu gauche pour perturber les montées de Sergio Ramos. Deux attaquants d’axes, l’un derrière l’autre, Derdiyok en 10 et N’Kuffo en 9 pour profiter de l’isolement fréquent des deux centraux Piquet et Puyol. Personne d’autre n’y aurait pensé. Personne d’autre n’aurait oser le faire. Hitzfeld l’a conçu et mis en place avec succès. Même s’il souligne : « Il faut de la chance. Beaucoup de chance. » Ottmar insiste souvent là-dessus.

L’avenir est rose. Bien sûr. Même s’il faudra inventer un autre football et d’autres stratégies contre des adversaires d’apparence moins redoutables pour pousser plus loin la conquête du monde de football. Ottmar saura le faire. Surtout s’il faut de la chance. Hitzfeld en a. Et nous avec lui.

Minutes de silence

    Une minute de silence. Une minute. La dernière du match contre la Turquie. Qui nous a laissé sans voix. Abasourdis. Pantelants. Frustrés. Le but d’Arda, à la nonante-quatrième minute, a porté l’estocade à nos espoirs, à nos illusions, à nos rêves de gloire. La douche écossaise s’est déguisée en bain turc.

Une minute de silence. En l’honneur de la mort d’une aventure exaltante.

     Cherchons la digne épitaphe que nous apposerons sur la couronne de notre désappointement. « Fiers de vous, fiers de nous ». « Avec vous jusqu’au bout ». « Généreux à tout jamais ». « Une croix blanche, à la vie, à la mort ». « Köbi for ever ».

    Une minute de silence. Le notaire lit le testament. Bel héritage pour Otmar Hitzfeld. Benaglio est bon. Sans plus. Lichtsteiner, Magnin et Degen sont de généreux latéraux, sans limites d’âge. Senderos avec son courage restera longtemps une poutre maîtresse. Müller peut servir valablement jusqu’à la prochaine compétition. Les jeunes milieux Fernandes et Innler sont monstrueux dans la récupération et précis dans le jeu. Behrami mange son couloir et son adversaire. Barnetta, carbonisé ici, promet beaucoup. Vonlanthen est un superbe footballeur. Hakan Yakin n’a jamais été aussi généreux. Derdyok déjà efficace, peut encore progresser. Alexander Frei va revenir.

    Une minute de silence. Pour déguster pleinement une première victoire (par 2 à 0 contre le Portugal) en Championnat d’Europe des nations. Une belle victoire avec une superbe deuxième mi-temps. Avec de la réussite enfin, avec la chance qui bascule du bon côté. Avec de l’enthousiasme, de la générosité et pas mal de talent.

    Une minute de silence. Pour l’enterrement de la carrière de sélectionneur de Kuhn. En pensant avec émotion, une larme coulant subrepticement sur la joue, puis se transformant en sanglot difficilement contenu, à tous les succès épiques de son épopée. À la boulimie de football qu’il nous a offert. Du foot, du foot, encore du foot, toujours du football. Sans se lasser, sans nous lasser. Du football pratiqué avec des footballeurs, pas avec des guerriers ou des coureurs à pied. Un football qui gagne, avec constance. Sauf dans la dernière ligne droite, sans Frei. Manquent les points finaux.

Arbalète prête ?

    Winkelried et Guillaume Tell peuvent retourner dans mes livres solaires d’histoire. Nous n’aurons pas besoin d’eux sur les gazons helvètes au mois de juin lors de l’Euro 2008. L’arbalète, sigle de la qualité suisse, qui estampille la valeur de l’équipe de Kuhn, représente une valeur justifiée. Même si la déculottée de 4 à 0  infligée par nos voisins allemands a égratigné notre label et notre confiance. Et c’est peut-être mieux comme ça.

    J’étais trop jeune, mais j’en ai entendu parler au temps des culottes courtes. En 1954, la Suisse n’était pas favorite. Et pourtant, que de matches épiques ! Avec une générosité sans limites. Des exploits insensés. Et des drames. Et finalement, la tragédie, c’est ce qui me reste prioritairement en mémoire. Sans fouiller dans les archives, la défaite 7 à 5 contre l’Autriche en quart de finale de la coupe du Monde a représenté un sommet d’intensité dramatique. Mon père m’a raconté qu’un joueur (Bocquet ?) avait souffert d’une insolation, que la Suisse avait terminé la rencontre à 10, car il n’y avait pas de remplacement de joueurs alors. Ce qui expliquait la déroute. Réalité historique ou propos chauvin ?

    Le compte à rebours de l’événement austro-suisse se présentait idéalement jusqu’ici. La montée en puissance du football rouge à croix blanche paraissait linéaire. Un titre de champion d’Europe en -17 ans. Des qualifications répétées des Espoirs en compétition européenne. Des participations imparfaites, mais prometteuses de la Nati à l’Euro 2004 et à la Coupe du Monde 2006 en Allemagne. Et depuis 2007 l’élan primesautier s’est brisé, le turbo ratatouille. Ça coince. Parce que l’ambitieux international suisse qui flambe rêve de mieux et vise plus haut. Vogel quitte Eindhoven pour Milan, puis Séville pour se retrouver durablement sur le banc. Senderos joue peu et peine à retrouver le rythme. Ça coince. Parce des joueurs majeurs comme Muller et Frei se blessent durablement. Ça coince. Parce qu’une équipe se construit comme une maison, avec des murs porteurs et des cloisons. L’absence de murs (Muller et Frei) fragilise l’édifice et augmente la probabilité de recevoir le toit sur la tête.

    Bonne nouvelle. Notre Guillaume Tell (Frei) sera là. Notre Winkelried (Senderos) aussi. Sans que nous sachions si, comme pour Muller, le cerveau, leur manque de compétition sera préjudiciable. Car si bien souvent les stars du football mondial arrivent carbonisés aux joutes de juin et juillet après les Finales nationales et internationales, notre crainte est inverse. Un footballeur qui joue peu perd son aisance, son énergie, sa capacité à répéter ses efforts. Son Niveau.

    Paradoxalement, avant la compétition, comme en arithmétique, les moins qui s’accumulent finissent par devenir des plus. Il n’est jamais plus facile de gagner quand on n’a rien à perdre. Et avec toutes les incertitudes et les inquiétudes qui pèsent sur l’équipe de Köbi, avec le soutien inconditionnel du public, du pays, la Suisse va se qualifier. Comme en 1954. Malgré le Portugal, la Turquie et la République tchèque.